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journal n678 - 21/02/2013
Docteur Baroin et Mister Crise
Lancien ministre des Finances tait linvit des tudiants de lEDHEC pour un point complet sur la conjoncture. Et sur la politique.

Charmant et charmeur, François Baroin. Agile dans son discours à l’attention des djeun’s. En point de mire, son Journal de crise, paru aux Editions Lattès en novembre dernier. Et en fil rouge, la défense des années Sarkozy. «Il ne faut pas oublier que son mandat a été marqué par l’addition de trois crises, d’une rare intensité, qui nous ont menés à la récession et qui ont menacé la zone Euro d’implosion pure et simple.»

Une analyse étayée qui ne va pas sans rappeler celle d’un Marc Touati. Et François Baroin, très vite, s’attaque à la succession : «le pacte de stabilité, l’objectif de réduction des déficits (les fameux 3% dont on  parle tant), la baisse des dépenses pour arriver à l’équilibre budgétaire en 2016-2017… Une politique de rigueur, certes, mais nous avions ouvert une porte avec la TVA sociale. La différence avec la politique menée par François Hollande ? Prenons par exemple la création des 60.000 postes dans l’Education nationale : un fonctionnaire, en poste budgétaire, c’est entre 1 et 1,8M€ pour l’Etat. On l’embauche à 25 ans, il prend sa retraite à 62, on compte 20 ans de plus en pensions. Sur un cycle de vie et pour 60.000 postes, cela coûte 120Mds€, soit 5% du PIB. Et puis, le gouvernement tablait sur une hypothèse de croissance très supérieure à celle évoquée par le consensus des conjoncturistes, d’où cet effet de ciseaux qui fait qu’aujourd’hui, je ne vois pas, hors hausse des impôts, quel type d’effort, de rigueur ou d’austérité peut sauver la politique dudit gouvernement.»

Et d’ajouter : «la politique de rigueur (que le FMI regrette) n’est pas un projet politique en soi, elle est imposée par les circonstances exceptionnelles que nous traversons depuis trois ans.» Les étudiants acquiescent, mais les plus enhardis osent la question qui tue : «mais alors, pourquoi ne fait-on rien ?» A François Baroin de leur expliquer que tout n’est pas si simple en France et en Europe. Mais qu’avant, c’était mieux… Avant Hollande bien sûr.

 

 

C’est un peu le ping pong traditionnel : les «sortants» revendiquent la paternité des bonnes idées, les «entrants» les appliquent. C’est en tout cas le sentiment de notre ancien ministre, qui se pose en père un tantinet fouettard d’une nécessaire politique d’austérité.

«Là où l’actuel gouvernement commet une faute, c’est qu’au lieu de dire, «nous ne serons pas au rendez-vous des 3%», et donc d’annoncer un état de faiblesse franco-français qui va rendre les négociations compliquées, il aurait dû s’appuyer sur le changement de doctrine du FMI (avec l’arrivée de Mario Draghi) pour demander un débat européen autour de ces 3%, et ainsi faire en sorte que le problème devienne européen. Là, on donne le sentiment que la France est seule. Seule dans ses difficultés.»

Et d’enfoncer le clou en dénonçant itou les mauvaises relations entre le président Hollande et Angela Merckel. A chaque question posée par les étudiants, sa réponse, et sa petite pique au gouvernement Ayrault à une ou deux exceptions près. Petit florilège à l’usage de nos futurs économistes.

 

> L’aide aux entreprises
«Nous avions mis en place toute une série d’outils, Oséo, le fonds stratégique d’investissement, et aussi le chômage partiel, efficace, qui plutôt que de rendre les entreprises tributaires de difficultés durables menant à la suppression d’emplois, proposait une alternative avec prise en charge d’une partie du salaire par l’Etat, le temps de traverser la passe difficile. Une problématique qui n’est plus d’actualité. Les nouveaux accords syndicats/patronat parlent bien d’une flexi-sécurité, soit plus de souplesse sur le marché du travail dans la gestion des contrats. Ce qui va plutôt dans le bon sens.»

 

> La TVA sociale
«Ce que je reproche à François Hollande, c’est de l’avoir réhabilitée après l’avoir abrogée en juillet. Sa grande erreur, qui rend illisible sa politique actuelle, c’est de ne pas assumer le tournant de la rigueur. Lorsqu’on commet une erreur, il n’y a rien de pire que de la corriger sans l’assumer. C’est sans doute toute l’ambiguïté d’un gouvernement de rencontre, dont le seul objectif commun était de sortir Nicolas Sarkozy de l’Elysée.»


> Black Swan, info ou intox ?
«Black Swan, c’était une réunion, il est vrai secrète, que j’ai proposée lorsque j’étais ministre des Finances et que la situation était grave. Une période de tension extrême, avec le référendum grec, l’Italie au bord du collapse. Des marchés affolés. J’ai pris sur moi de réunir quelques experts, pour chiffrer l’impact d’une sortie de la Grèce de la zone Euro ou d’un effondrement des banques françaises, et leur éventuel rachat par notre gouvernement. Et non, nous n’avons rien dit à l’époque, pour ne pas affoler encore plus les marchés. Parfois, dans des circonstances exceptionnelles, toute vérité n’est pas bonne à dire. Mais ne pas réagir et ne pas provoquer une telle réunion de spécialistes alors que le drame était envisageable, c’est une faute professionnelle immense. Je n’ai d’ailleurs pas été le seul ministre des Finances à le faire : l’Italie, l’Allemagne, la Hollande ont eu leur Black Swan.»

 

> La Grèce, sauvée ?
«La décision était attendue depuis des mois, mais la BCE est finalement intervenue en juillet pour racheter les titres de dette émis par les Etats, sous l’impulsion de Mario Draghi. Il a tordu le bras à la Bundesbank qui s’y opposait. Je pense qu’avec un calendrier relativement tenu côté réductions des déficits, et avec à terme une intégration bancaire et une convergence fiscale européenne, le message des gouvernements est clair. Et fort, pour éviter toute autre attaque. Il reste beaucoup de chemin à parcourir, mais la zone Euro devrait s’en sortir.»

 

> La crise, une opportunité ?
«Tous les pays sont en train de l’utiliser pour se réformer. Regardez l’Espagne : certes, il y a encore 25% de chômeurs, mais ils ont réussi en un an à baisser le travail unitaire de leurs fonctionnaires de 25%. Idem pour le Portugal. Et les résultats se font sentir sur la balance du commerce extérieur. Même l’Italie, avant paiement des pensions et des dettes, est en excédent sur son budget primitif. C’est pour l’heure mieux que la France… Une France qui, objectivement et malheureusement, risque d’être punie à un moment ou à un autre par l’absence de réforme de ses structures.»

 

> Les agences de notations
«Je resterai le ministre de la dégradation du triple A, ça n’est pas glorieux, mais ça n’est pas si grave. Pour bénéficier de taux sympathiques, nous avons beaucoup modifié nos législations. Et nous nous sommes complètement liés les mains en créant l’obligation de rester triple A. Bien sûr que l’on accorde trop d’importance à ces agences, qui proposent un regard à l'instant T sur une situation. Etre dégradé, c’est un clignotant, pas un désastre. En tant que ministre, c’est… désagréable.»

 

> Des regrets ?
«Un paquet ! En gérant une crise, je me suis transformé en petit père La Rigueur. Mais je suis fier du travail que nous avons accompli. J’aurais voulu porter une réforme fiscale plus ambitieuse, j’aurais voulu avoir le temps de faire sauter les 35 heures, et je regrette de ne pas être arrivé plus tôt pour faire voter un vrai projet autour de la TVA fiscale et provoquer le choc de compétitivité attendu avec 40Mds€. Je pense que nous avons un vrai problème sur le coût du travail.»

 

 

 


Propos recueillis par Isabelle Auzias