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journal n688 - 02/05/2013
Syndicats : un 1er mai pas comme les autres
LAccord National Interpro (ANI) aura eu quelques consquences aussi immdiates quinattendues : il y a eu deux cortges pour cette Fte du travail 2013 Nice. Les pour, et les contre. Ct signataires, on veut voir plus loin quune simple discorde.

C’est dit, c’est acté. Désormais, il faut choisir son camp. Si la main reste tendue, les noms d’oiseaux fusent. Ainsi, cet accord qui devait entériner le bien fondé du dialogue social a creusé un large sillon dans les rangs syndicaux. Côté CGT et FO, qui ne l’ont pas signé, le défilé du 1er mai était l’occasion de donner de la voix pour dénoncer ce fichu ANI. Côté CFE-CGC, CFDT, CFTC et UNSA, le combat est ailleurs : l’accord, ils l’ont signé ou ils l’approuvent. Pour eux, pas de doute, c’est la fin d’un monde, et nul regret. Car c’est bien de l’avenir du syndicalisme en France dont on parle.

 

Consensus consommé ? Ils s’en défendent: tous veulent garder leur esprit et leurs causes, mais désormais, diversité rime avec réflexion et… décision. Car l’ANI, bien au-delà du fond, a changé la forme : pour la première fois, c’est à partir du dialogue social que l’on bâtit la loi, et non l’inverse. De quoi retrouver des couleurs. Et de l’espoir. C’est en tout cas le message commun aux signataires, qui auront organisé leur propre défilé, ouvertement dédié à cet ANI qui jette un pavé dans la mare. Presqu’une question d’éthique pour la CFDT : «le 1er mai, c’est une fête familiale, conviviale. Nous n’irons pas nous faire insulter par ceux qui nous dénigrent.» C’est qu’au dernier rassemblement CGT, ça a chauffé ! Brûlé même, à l’instar de ce drapeau CFDT immolé en signe de protestation. Décidément, il y a de l’eau dans le gaz. Mais pas question de baisser la garde : pour nos quatre Mousquetaires réformistes, l’ANI est aujourd’hui un symbole, celui d’un monde syndical qui se réveille et qui agit. Même dans un pays où sa représentation reste part congrue.

 


Généralisation de la complémentaire santé, conditions de travail mieux encadrées, modernisation du contentieux prud’homal, délai de prescription en matière de salaire, mobilité interne, licenciement collectif ou gestion du temps partiel : l’ANI voit large. Et même grand pour la CFE-CGC. Léonce Trumpf, président départemental, est persuadé «qu’il apportera de nouvelles garanties aux salariés et plus de sécurité vis à vis de l’emploi, en anticipant au mieux les mutations économiques dans les entreprises.» Bel éloge à cet accord fraîchement conclu qui fait grincer d’autres dents. Pourtant, la confédération des cadres persiste et signe: «je le dis et je l’assume, tant que l’on considèrera ceux qui créent des richesses comme des exploiteurs ou des vaches à lait, c’est selon, il y aura de moins en moins d’emplois. Pourquoi un salarié travaille ? Pour gagner sa vie. Et son patron? Aussi. Et je ne connais aucune entreprise où il y a du social s’il n’y a pas de profit.» Ainsi donc, le sacro-saint ANI aurait une double vertu : protéger le salarié, et c’est là son but premier, mais aussi offrir au patronat une autre image, au moment-même où la crise brouille l’écran. «Cet accord, c’est permettre aux employeurs de trouver des solutions dans des situations difficiles, en préservant au plus possible l’emploi. C’est fondamental. C’est la clef de voûte.» Alors bien sûr, il faudra consentir quelques efforts, ce que désormais les syndicats envisagent, à l’image de Nadia Hassad, chargée de l’emploi à la CFTC : «tout va dans le bon sens. Ce qu’il faut éviter, c’est la précarité. Alors oui, s’il faut travailler quelques heures de plus sans être payé mais conserver son emploi, il faut parfois en passer par là. Et contourner l’obstacle.»

 

Côté CFDT, symbolique du drapeau brûlé oblige, on voit plus rouge : «CGT et FO s’assoient sur une position dogmatique, basée sur des considérations politiques, et c’est dommage. Il y a trop de difficultés aujourd’hui pour réagir de la sorte. Si nous sommes quatre organisations autour de la table de l’ANI, c’est que nous ne sommes pas d’accord sur tout. Sinon, il n’y aurait qu’un syndicat… ça n’est pas le but, au contraire. Manquer de respect ne sert à rien, ça n’est ni constructif, ni admissible.» D’où cette scission dans le traditionnel corso printanier, arguments à l’appui, fournis par le quatrième convive, l’UNSA. Pour Nathalie Audin, il ne faut pas avoir peur de la flexibilité proposée par l’accord: «en France actuellement, quatre contrats signés sur cinq sont des CDD. Alors un peu de sécurisation des parcours professionnels ne sera pas de trop.»

 

En toile de fond, il reste une épine: la faiblesse des effectifs syndicaux. 5% des salariés du privé, 8% si l’on compte le secteur public. Une paille. «Avec cet accord et plus d’implication des travailleurs par rapport à leurs entreprises, nous espérons qu’il va y avoir un appel vers le syndicalisme, quel qu’il soit. Même pour la CGT… Pourquoi n’arrive-t-on pas à mobiliser les salariés pour leur défense ? En France nous avons des droits, droit de grève, de manifester, d’être syndiqué. Quel autre pays au monde a cette liberté ? Grâce à cette nouvelle démarche et avec l’appui des politiques, ça pourrait changer.»

 

Nadia Hassad (CFTC) acquiesce : «nous sommes en train de devenir adultes, nous les syndicats. Il y a la loi, mais il y a aussi le dialogue social, une capacité d’expression et de réflexion, de proposition, en amont. Et en Europe, les pays qui fonctionnent bien sont ceux qui affichent un vrai dialogue social, avec des syndicats forts.»

 

Alors, le syndicalisme, une solution à la crise ? Réponse collective: «on nous reproche d’avoir massacré le CDI mais bien au contraire, en taxant l’employeur qui abuse du CDD, on le renforce.» Mouais, sur ce point, les chefs d’entreprise ne sont pas tout à fait d’accord. Et si sur le papier l’intention est bonne, sur le terrain ça ne changerait pas grand chose… C’est en tout cas leur avis au travers de récents sondages. Il n’empêche, ils y croient : «nous sommes aux balbutiements d’une réforme totale du syndicalisme en France.»  Et cet ANI en serait le tout premier (et encourageant) stigmate, avec un semblant d’ouverture entre patronat, salariés et législateur. Philosophiquement pragmatique, Alain Clavel-Morrot (CFE-CGC) conclut : «de toute façon si le bateau coule, le pacha et le mousse aussi…» Un pour tous, tous pour l’ANI : fini le syndicalisme à la papa des années 70. Et rendez-vous pour les prochaines négociations en vue, en espérant conserver ce bel avantage social: réformes de la retraite, de la CAF, de la Sécu, il va y avoir du pain sur la planche…

 

 

 

 

 


Isabelle Auzias