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journal n°642 - 07/06/2012
Nice : un nouveau proc’ ŕ la barre
«Ma détermination sera la męme que celle d’Eric De Montgolfier», affirme Eric Bedos, son successeur.

Sur la forme, ils semblent très différents. Sur le fond, Eric Bedos, nouveau procureur de la République à Nice, se dit prêt à suivre la même ligne de conduite. Son installation la semaine dernière lors de l’audience solennelle du Tribunal de Grande Instance aura été moins lyrique que celle de son prédécesseur, il y a 13 ans. Un hommage unanime et appuyé, qu’il s’agisse de Dominique Karsenty, présidente du TGI ou du procureur Bedos, qui n’aurait certes pas déplu à l’intéressé. Et il faudra sans doute faire preuve d’une infinie patience pour que s’efface l’imposante silhouette d’Eric de Montgolfier dans les couloirs du tribunal niçois. Mais l’on sent Eric Bedos, 52 ans, motivé. Et préventif : fini le culte de la personnalité et la communication à outrance, une communication qu’il maîtrise, lui qui fut à la tête du service dédié auprès du ministère de la Justice pendant trois ans, privilégiée interface entre les mondes du droit et de la presse. Il l’avoue volontiers, «une page se tourne», mais avertit, «que les Niçois en soient assurés, ils se trompent s’ils s’imaginent qu’après le départ d’Eric de Montgolfier, une parenthèse se ferme.» Que faut-il en conclure ? Que le changement, c’est maintenant, mais que la continuité est assurée dans les missions dévolues au parquet. Y compris les plus sensibles. Certains souhaiteraient même… qu’elles s’intensifient, dans une région où le crime organisé ne relève pas que des transalpines mafias.





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n le dit pugnace, droit dans ses bottes, travailleur, ouvert au dialogue, grand amateur de cyclisme et de foot. Eric Bedos, officiellement installé, est désormais en charge au titre du ministère public de 101 des 163 communes que comptent les Alpes-Maritimes. Il y remplace «celui qui revendiquait le pouvoir de déplaire», comme le décrit Dominique Karsenty, qui vivait sa première installation d’un procureur de la République à Nice. 

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La présidente du TGI aura rappelé les faits d’armes professionnels d’Eric Bedos avant que de lui céder la parole : juge d’instruction à Douai, puis à Lille et à Aix, «votre expérience du siège vous donne une connaissance pratique des fonctions pénales sans exclusion.» Premier bon point. Hazebrouck, Basse Terre ou Auxerre, Eric Bedos aura vu du pays en qualité de procureur, avant de rejoindre le ministère de la Justice, en charge de la communication avec les médias. Son dernier poste, à Lille, en tant que procureur adjoint chargé de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance financière complète une copieuse expérience. «Des atouts déterminants» pour Dominique Karsenty, qui profitera de cette solennelle audience pour faire passer un message récurrent : «notre principale préoccupation reste le manque aigu et persistant de greffiers et de fonctionnaires, qui affecte tous nos services sans exception.» Voilà le nouvel arrivant mis au parfum.

Quand Eric Bedos prend la parole, c’est d’abord pour rendre les honneurs au César du parquet niçois : «la haute figure de mon prédécesseur (…) qui a incarné le ministère public bien au delà de cet arrondissement, homme de conviction, de rigueur, d'éloquence et de courage dans certaines circonstances (…), un des rares procureurs dont nos concitoyens ont mémorisé le nom.» Hiatus de personnalités ? «Je crois pouvoir me définir comme assez différent de lui. Mais nous avons en partage la haute idée que nous nous faisons de nos fonctions, le souci permanent d’une justice insoupçonnable et égale pour tous, l’exigence d’une morale publique exemplaire.»
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Aussi notre nouveau procureur se veut-il clair et précis : il ne sera pas un habitué des belles tables locales, et exhorte ses troupes à lui emboîter le pas. «J’attends de chaque magistrat qu’il se montre exemplaire dans l’exercice de ses fonctions, il se devra d’être pourvu d’un sens aigu de l’éthique. Pour cela, il conviendra que chacun de nous se retrouve en quelque sorte à bonne distance. D’une part de la passion dans la conduite de nos procédures, afin de conserver en toute circonstance le recul nécessaire à l’analyse et de veiller au respect de ceux qui ne partagent pas ou combattent nos positions. D’autre part à bonne distance des personnes représentant les institutions que nous côtoyons dans l’exercice de nos fonctions, mais aussi dans notre sphère privée, afin qu’aucun des choix du ministère public ne suscite le soupçon.»
Quid des priorités à observer ? «J’entends mener une lutte immédiate contre la délinquance au quotidien, cambriolages ou violences faites aux personnes, qu’elles soient commises sur la voie publique ou dans le secret des familles. La récidive doit aussi nous mobiliser : son traitement appellera le parquet à une fermeté de tous les instants, y compris à l’égard des mineurs.» A condamner aussi, la mise en danger de la vie d’autrui, le proxénétisme, le racisme… «Mais il est une autre forme de délinquance, souterraine, celle de la criminalité organisée, qui nous menace directement.» Un sujet qu’il connaît bien, et qu’il veut combattre… «en meute», dirait Bernard Kleynhoff : mobilisation de l’Etat et coopération internationale renforcées, en particulier avec nos frontaliers, qu’il s’agisse de l’Italie ou de la Principauté de Monaco. «Il y a aussi la délinquance économique et financière, fraude sociale comprise : je tiens à dire ici que le parquet veillera à une application rigoureuse de la loi pénale. L’insoutenable absence de scrupules de quelques-uns conduit nombre de nos concitoyens à douter du fonctionnement de notre démocratie.» Eric Bedos se positionne itou là où l’on n’attend pas forcément un procureur de la République: dans les rouages-mêmes de la maison justice, «car nous avons trop tendance à séparer les praticiens du droit des gestionnaires, et au XXIè siècle, il ne le faut pas.» Quant à la communication, elle sera précise et réfléchie, «respectueuse de la présomption d’innocence mais également de la décision du juge.» Et ne s’aventurera pas hors du territoire. Le procueur nouveau est arrivé, et il a une devise, empruntée à Albert Camus : «Si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue en tout.» Souhaitons le contraire. Et pourvu que ça dure, comme disait Laetizia Bonaparte…

Isabelle Auzias
Montage : Lizza Paillier