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journal n°682 - 21/03/2013
Coup d’œil dans le rétro sur Outreau
Déjà 10 ans. Caméra au poing et indépendance au front, Serge Garde revient sur un dossier devenu cas d’école. De la belle ouvrage journalistique qui, paradoxalement, ne sied pas au teint de tous les médias.

Spécialiste de l’enquête pédo-criminelle, Serge Garde s’insurge contre «la vérité officielle», celle de ces adultes emprisonnés à tort puisqu’acquittés, et contre une jurisprudence officieuse, qui laisse à penser qu’il ne faut pas croire les enfants, parce qu’ils mentent, la preuve par Outreau. 26 témoignages, des pressions, des menaces… Le lot de Serge Garde pour ce documentaire hors du commun, volontairement dérangeant, qui questionne, qui explore plusieurs vérités, autour d’un débat citoyen sur l’exercice de la justice et le rôle des médias.

 

 

 

Il s’agissait au départ d’un travail d’enquête, destiné au grand public du petit écran. Trois années de contre-plongée dans le déroulement de l’Affaire d’Outreau vu par ses protagonistes les plus blessés, et voilà les destinées purement documentaires du travail de Serge Garde remisées derrière l’émotion pure et dure. Sans doute plusieurs raisons à cela : d’abord parce que c’est vrai, l’on sent en filigrane le questionnement quant aux acquittements en cascade en deuxième instance. Peut-être aussi parce que l’hypothèse, pourtant fondée, d’un Fabrice Burgaud sacrifié sur l’autel de la politique de suppression des juges d’instruction, est ici logiquement avancée. Enfin et surtout parce que les médias ne sont pas si innocents dans l’effroyable cacophonie qui a envahi les prétoires et alentours.

 

Un exemple, Outreau ? Oui, de ce qu’il ne faut pas faire. Et l’on ne parle pas ici des reproches faits au jeune juge Burgaud, qui s’explique devant Serge Garde pour la première fois depuis ses déboires professionnels et hiérarchiques. L’important est évidemment ailleurs, mais sous la pression on l’aurait presque oublié. L’important, ça n’est pas cette information distillée à folle cadence, elle-même soumise à la seule vérité d’une défense emmenée par le tonitruant Me Eric Dupont-Moretti. L’important ? Les enfants, rendus à leur rôle de victimes que l’on sent lourd à porter, alors qu’ils sont devenus ou deviennent de jeunes adultes cassés. Des enfants qui pourtant l'ont obtenu, ce statut de victimes, mais dont les bourreaux ne sont certainement pas tous reconnus coupables. Des enfants qu’on n’a pas cru, maltraités dans leur chair, puis dans leur âme au moment du procès. C’est cela, la foi portée haut et vrai par Serge Garde.

 

«C’était un jour comme un autre, sauf que c’était Noël, je m’en rappellerai toute ma vie, il m’a violé et j’ai eu mal.» Première phrase choc sur grand écran, avec Kévin, l’un des enfants Delay, à l’image, venu jouer les durs et la revanche devant les caméras, mais aux yeux plein de larmes et au pardon impossible. Il raconte son calvaire, les viols d’abord, le procès ensuite, une douleur encore plus insidieuse. Il raconte l’abandon. Ils sont douze, comme lui, à se débattre.
Dommage collatéral, mais émotion tout aussi palpable dans le regard du juge Burgaud, conspué hier, aujourd'hui réhabilité par quelques sommités du microcosme judiciaire embourbé dans ses errements. Tous se plaignent d’un procès «donné» à la défense, avec ses myriades d’avocats (19 pour les adultes, contre deux seulement pour les 12 mineurs). Leur leitmotiv : les journalistes ont guidé les débats, avec pour seules sources cette défense bien huilée et un temps solidaire, au cours d’une foire d’empoigne dont les Assises ne sortiront pas grandies.

 

Avec le recul, Outreau ferait encore plus peur. Tout sauf de la justice, osent désormais avouer juges, journalistes ou experts. Un douloureux fiasco sous emprise des médias, beaucoup de bévues aussi côté institution et organisation, de petites anicroches sur fond d’instrumentalisation politique qui finissent par blesser.

 

Alors forcément, le film de Serge Garde n’a pas plu à tout le monde. Et ce dès le départ. Produit sur fonds propres par Bernard de la Villardière, un peu décalé de ses habituelles balades aux pays des prostituées, le voilà botté en touche par les télévisions : aucune n’aura les c… de diffuser le documentaire de Serge Garde. C’est donc en salle que Outreau, l’autre vérité fera ses preuves. A Nice, la première diffusion au Mercury, ce 17 mars, a surpris et choqué un public clairsemé, mais emballé par la qualité du film. A Paris, seules trois salles ont donné leur feu vert…

 

 

 


Isabelle Auzias