««« Retour share
journal n607 - 20110930
Confrence du Jeune Barreau. Faites entrer Jean-Louis Debr
Pour ldition 2011 de la traditionnelle parodie de procs concocte par les secrtaires de la Confrence nouvellement promus, le prsident du Conseil constitutionnel a tenu son rle. Et multipli les facties.

 

Octobre 2011 : une proposition de loi faite par le parlementaire Philippe de Bourbon met le feu aux poudres et secoue la France. Transformer la république en monarchie parlementaire, rien que ça… Emeutes, référendum, la Vè République est blessée. Et voilà qu’un de ses plus éminents piliers, Jean-Louis Debré, issu d’une prestigieuse lignée démocratique, se découvre médiatiquement. Incriminée, une petite phrase à haute valeur symbolique, jamais prononcée bien sûr : «si le oui l’emporte au référendum, alors cela signifiera que les Français sont des veaux.» Un terrain de jeu idéal pour les joutes verbales de Me Jean-Joël Governatori (premier secrétaire de la Conférence), Me Julie de Valkenaere (deuxième secrétaire) et de Me Alexandra Albon (premier accessit), qui s’en sont donnés à cœur joie en une théâtrale et enlevée farce juridique que seuls les jeunes avocats honorés par leurs anciens peuvent savourer.

Le réquisitoire de Me Jean-Joël Governatori contre l’accusé Jean-Louis Debré est sans appel : une petite phrase de trop, pour un délit d’opinion avéré, une ingérence des pouvoirs publics propre à agacer le juriste impartial, envoyé en messie pour sauver le rôle du Conseil constitutionnel, trame de cette parodie potache. «Les veaux vous saluent, M. Debré. A trop tirer de lait, beurre et fromage de la vache France, vous avez tué le veau gras et en cette période de vaches maigres, les Français sont en colère, le contribuable français qui est déjà une vache à lait reçoit grâce à vous l’attribut de veau…» Regard amusé de l’intéressé, clin d’œil complice au bâtonnier Le Donne et aux Anciens du Stage, concentrés, quelquefois surpris par les excès d’impertinence de leur jeune confrère. Mais toute la force de l’exercice est là… Côté défense ? Place à la prestation de Me Julie de Valkenaere : une violation du devoir de réserve ? Que nenni, celui-ci se devant «de s’apprécier nécessairement avec raison et nuance, sinon il apparaît vite comme contraire à la liberté d’expression. (…) Ainsi, ce devoir de réserve n’est-il pas de fait inconstitutionnel, car contraire à cette liberté d’expression?» Le clou est enfoncé, l’accusé radieux. L’occasion aussi de revenir sur la désormais fameuse QPC (question prioritaire de constitutionnalité), et d’écorcher quelques personnalités politiques. Le verdict du tribunal exceptionnel de Nice sera sans appel : sa présidente campée par Me Alexandra Albon prononce la révocation. Coup dur pour la République !

Changement de rôles, d’acte pourrait-on dire, sur les planches du Parc Phoenix : Me Julie de Valkenaere tire cette fois les ficelles de la partie civile, contre un Jean-Louis Debré accusé d’atteinte à la vie privée. La cause ? Toujours ces maudites phrases assassines, qui auraient cette fois froissé un cercle de hauts responsables se sentant personnellement visés, et réunis en une loufoque association : «L’Union des personnalités politiques diffamées à l’occasion des polars de JLD». L’accusé jubile, joue avec son i-phone, «retourne sa veste» en musique en diffusant du Dutronc. A Me Governatori d’assurer sa défense. Une demande d’interdiction de publier à l’encontre du président récemment déchu? «L’Académie française y perdrait énormément.» Quelques égarements dans les lignes de l’auteur? «Cette histoire de prof de français, parachuté conseiller de la nouvelle secrétaire d’Etat dont le frère au passé trouble a été tué, n’a rien à voir, Debré ou Deloin, avec la vie d’une ancienne Garde des Sceaux… à champagne.» Les mots s’amusent et la salle aussi, et il sera bien difficile, pour Me Alexandra Albon, de clore ce second procès tant JLD s’en délecte : «J’ai bien fait de venir ! En écoutant, j’ai enfin compris ce que je cherchais depuis tant d’années. Je voulais savoir si ce n’était pas un mythe, j’étais en quête de… salades niçoises. Grâce à Julie et Jean-Joël, je me suis aperçu qu’il n’y avait pas que des tomates et quelques poivrons, mais aussi beaucoup de piment… Du talent aussi.» Bel hommage de l’homme de lettres et de l’homme de loi, et petit c ours improvisé pour rester les deux pieds dans le même thème : «c’est en refusant le droit de s’exprimer aux Français, en empêchant le président du Conseil constitutionnel de s’exprimer, qu’on nous force à commettre le délit d’opinion.»

Et s’il en est un qui ne craint pas, devant l’ensemble de ses confrères bâtonniers réunis pour l’occasion, d’exprimer ses opinions, c’est bien Me Le Donne, pour qui la visite de Jean-Louis Debré en son barreau aura été l’occasion de poser quelques questions (qu’elles soient constitutionnelles ou pas) sur la table : «notre rôle a changé et vous y avez largement contribué. Les QPC se multiplient. Se placer sur le terrain des droits fondamentaux, de la conformité de la loi à la Constitution, tel était le but de cette modification. Et si l’on ne peut qu’y être favorable, reste à savoir si la sécurité juridique a été conservée… Donner un conseil sur l’état du droit sans savoir si une QPC sera admise, cela oblige les avocats à réagir. Mais si, avec la loi du 14 avril 2011, l’on pouvait légitiment penser que la place de l’avocat serait enfin reconnue, force est de constater qu’il n’en a rien été. Certes ils ont réagi, ils ont appliqué les textes et les jurisprudences. Mais sont restés vigilants…»

Une méfiance qui n’aura pas entaché la bonne humeur générale. Avant la réception donnée en l’honneur du Président, désormais lavé de tout soupçon, un sympathique cocktail a réuni bâtonniers, Conseil de l’Ordre et personnalités du monde politique et judiciaire dans les salons du parc Phoenix. Prochaine représentation, pour les jeunes avocats niçois : dans deux ans…

Texte Isabelle Auzias, vidéo Lucie Lautrédou