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journal n°645 - 25/06/2012
Génération Y, anges ou démons ?
Comment contenter, au sein d’une même entreprise, juniors et seniors pour un maximum d’efficacité ? Comment gérer les éventuels conflits ? En mettant de l’eau dans son vin…

Drôle d’ambiance à InnovaGrasse, pour une conférence où l’exemple se... joue : des saynètes interactives concoctées par le Forum Théâtre, c’est tendance, et ça débloque. L’enjeu : appréhender différemment les relations entre générations pas si spontanées. «Faire rentrer les ronds dans les carrés», comme l’explique Shiva Charman, grande prêtresse de l’humain en mode ressource durable. Son credo: échanger la créativité des jeunes contre l’expérience des anciens. Et pour elle, c’est clairement aux aînés de montrer la voie et de plier sous les exigences d’une génération Y en proie aux questionnements et avide de reconnaissance. Avant même d’avoir fait ses preuves. Paradoxe. Terrorisme, sida, et… crise économique bien sûr, l’horizon n’est pas rose et ils sont nés avec. D’où un seul mot d'ordre : je pense à moi et je négocie. Si ça marche avec les parents, pourquoi pas au boulot ? Ils ont certes quelques qualités, plus dues à leur âge et à leur adaptation aux nouvelles technologies qu’à une réflexion sur le long terme: ils sont mobiles et créatifs, mais côté entreprise, il ne faudra demander ni fidélité ni loyauté. Ils pratiquent le marketing personnel, se vendent sur le net même s’ils sont en CDI. Les «seniors» peuvent frissonner, et ce dès 40 ans. La barre fatidique. Et si Shiva Charman a plutôt tendance à trouver quelques atouts à ces frivoles Y, comment faire comprendre à un quadra X (ou plus) que pour faire lire un mail à un djeun’s, il faut lui envoyer un… SMS pour le prévenir ? De quoi inquiéter managers et dirigeants. Alors, faut-il sévir ou demander le mode d’emploi ?

Premier conseil de Shiva Charman, traductrice en ressources humaines pour le confort intergénérationnel : éviter les réunions, qui agacent les jeunes recrues au plus haut point. «Pour eux, c’est contre-productif, mieux vaut des consignes ciblées, expliquées, cadrées.» Un SMS peut suffire, mais plusieurs fois par jour. Le vieux quadra tombe des nues… L’embryon de collaborateur qui pointe le bout de son nez n’est même pas motivé par le salaire, qui n’est de toute façon jamais à la hauteur. Ce qui compte, c’est un savant équilibre entre vie professionnelle et vie privée, sans frontières bien définies, calqué sur un planning idéal que seul l’individu maîtrise. Avec le risque évident de mépriser l’équipe au profit du bien-être personnel. Pourtant, «le» Génération Y se veut collaboratif… mais à ses heures. Le senior, lui, rêve de formations adaptées, c’est de son âge, et de mettre en avant son expertise. Il apprécie aussi les avantages en nature, un plus grand bureau, une voiture de fonction qui évolue avec l’ancienneté. Un manque évident d’intérêts communs, et un conflit prêt à exploser au sein des staffs si l’on n'y prend pas garde.

La solution ? Le prendre à rebrousse-poil : ne pas être directif, définir avec minutie les missions, mais laisser libre court à la créativité. S’il demande ses jours de vacances avant même d’être embauché, ne pas s’imaginer primairement qu’il feignasse, mais se dire plutôt que c’est une preuve tangible d’organisation. Chefs d’entreprise, finis le paternalisme ou la confiance, vous n’êtes qu’une partie infime d’un projet de vie. A vous d’en profiter au mieux. Et de manager serré. Renverser la vapeur serait osé : le monde change, et en matière d’entreprise, les acquis ne suffisent plus, il faut aussi suivre le mouvement, et accepter cette inéluctable mutation de culture. Adapter son vocabulaire, parfaire son langage tweet, ou ronger son frein. La messe est dite, on invoque aujourd’hui le dieu internet, plus le saint patron. Il reste un hic : pour les besoins d’une saynète, à Grasse, il semble aisé de s’adapter. Mais dans la réalité, il est fort difficile de se montrer stoïque, cadres et dirigeants mêlés, devant la soif de liberté revendiquée par nos petits Y. Sympathiques, certes, mais un tantinet brouillons dès que la tâche les débecte. Peut-être ne sont-ils là que pour créer ? Patrons soucieux de rajeunir les troupes, préservez quelques seniors, consolidez la base pour offrir à nos tourbillonnants Y un cocon digne de leurs espoirs.

A Jacques Bruyas.


Isabelle Auzias

Montage : Lizza Paillier