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journal n°712 - 17/10/2013
Compétitivité, où en est-on ?
Quels défis pour nos entreprises à court, moyen et long termes ? Décryptage d'Eric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévisions de l'Observatoire Français de la Conjoncture Economique.

lp_18oct_andrh_une_yeux_rouges_300_01La notion de temps est relative, tout comme la hiérarchie des priorités qui en découlent. Mais il en est une, bien urgente, qui est de faire face à la crise qui engloutit le monde entier depuis 2008, et dans laquelle la plupart des pays de la zone Euro nagent toujours, malgré des chiffres qui se sont améliorés depuis 2009.

Eric Heyer ne recule pas devant la métaphore vétérinaire : "c'est le syndrome du poisson rouge. On a une information tellement riche et rapide que l’on compare souvent le dernier chiffre à celui du trimestre ou de l’année précédente : on peut facilement dire qu’aujourd’hui ça va mieux qu’au pic de la crise, or on n’a toujours pas retrouvé les niveaux de richesse par habitant qui prévalaient avant 2007.» A part l'Allemagne, l'Europe n'a pas encore sorti la tête de l'eau : la France essaie d'atteindre le rivage, et l'Italie et l'Espagne, pour ne parler que d'elles, continuent de couler.

Comment en sortir ? «Le problème de l’Europe, c’est que l’on veut mettre en place une stratégie unique alors que les conjonctures sont différentes. Forcément cette stratégie est adaptée à une seule conjoncture, celle de l’Allemagne, et pas du tout à d’autres comme celles des pays du sud.»

Et au milieu ? La France, "l'élève moyen", qui ne sait pas trop si elle doit se considérer du nord ou du sud, y compris (et surtout) en termes de compétitivité.



Côté emploi, «nous sommes plus nombreux et plus productifs, mais nous produisons moins qu’en 2007. Inévitablement, on a besoin de moins de monde et les entreprises sont amenées à licencier. 15 millions de chômeurs en plus dans les pays développés, six millions dans la zone Euro.» Aux Etats-Unis, où le nombre de destructions de postes nécessaire a été atteint, les entreprises peuvent recommencer à créer des emplois. Mais tous les pays n’ont pas terminé cet ajustement. Pour enrayer les débauches, deux solutions : jouer sur la durée du temps de travail ou sur les salaires, comme au Japon. Impensable en Europe. Mais l’Allemagne n'a-t-elle pas utilisé massivement le chômage partiel et diminué le temps de travail?

En France en revanche, on n’a touché ni à l’emploi, ni aux salaires, ni aux plannings. «Inévitablement les marges se sont effondrées, et nous sommes aujourd’hui à des taux  jamais observés. Si les entreprises avaient détruit autant d’emplois qu’il aurait fallu, ces marges se seraient maintenues à des niveaux acceptables. Il y a un sureffectif de 250.000 personnes dans les entreprises françaises.»

Alors? Soit la croissance revient et on produit sans embaucher, soit elle ne revient pas et il va falloir rogner sur les marges pour rester productifs. C’est-à-dire licencier. L'ajustement sur l'emploi n'est pas achevé, et les CDD de moins d'un mois deviennent monnaie courante (près de 70% des contrats signés en France, contre 47% en 2000).

 

Côté politique budgétaire, si tous les pays se sont essayés à des plans de relance au début de la crise, dès 2011 ils ont inversé la courbe. «L'Allemagne et les Etats-Unis ont sans doute fait ce qu'il fallait faire : mettre en place un plan d'austérité équivalent en termes de PIB à leur plan de relance initial, ce qui globalement n'a ni trop soutenu ni trop impacté la croissance. ça n'a pas été le cas de tous les pays : la France est allée légèrement trop loin avec trois points de PIB de trop.»

Quelle incidence? Tout est question de multiplicateurs budgétaires, sous-évalués jusqu'à janvier 2013, date à laquelle le FMI a admis s'être trompé dans ses calculs. «Ce que disait le gouvernement (NDLR : au sujet du retour de la croissance et de l'emploi) n'était pas sorti d'un chapeau mais d'une croyance qui était à l'époque commune à tous les économistes. Aujourd'hui, le multiplicateur n'est plus de 0,5 mais de 1,5, et tout le monde révise ses prévisions...»

 

Parlons compétitivité : là-aussi, l'Allemagne se détache au sein de la zone Euro. C'est la seule à avoir diminué ses coûts unitaires salariaux depuis 15 ans. Elle a également baissé ses prix à l'export, et les entreprises françaises ont dû s'aligner, ce qui a fortement impacté leurs marges. Des marges qui servent à financer des investissements marketing ou R&D, qui ont un impact sur la compétitivité que l'on dit hors prix : en particulier la qualité. «C'est bien plus grave: sur les prix, on peut peut-être agir, mais le retard sur le hors prix, c'est extrêmement difficile à rattraper.»

Tous les pays européens ont perdu des parts de marché depuis 2002, y compris la France, «mais ça n'est pas la faute aux 35h, c'est un peu plus complexe que ça. Les Italiens ne sont pas passés aux 35h et ont reculé au même moment. Les coûts unitaires salariaux, eux, se sont maintenus alors qu'ils baissaient outre-Rhin. C'est bien la stratégie allemande, avec les réformes Hartz mises en place sous Schröder, qui a impacté les parts de marché. Et si l'Allemagne est moins compétitive hors zone Euro, la faute à une monnaie trop forte, sa stratégie n'est pas de gagner sur les pays asiatiques ou d'Europe de l'Est, mais bien sur les pays structurellement et géographiquement proches.»

 

Et la fin de l'histoire n'est pas très rassurante : «maintenant que l'Allemagne a gagné en compétitivité hors prix, elle redistribue en salaires. La France et l'Italie progressent un peu. Mais dans le même temps  les pays du sud sont en train de baisser le coût salarial, et vont essayer de prendre des parts de marché par les prix à des pays comme la France, l'Italie et l'Allemagne. Pour l'Allemagne, ça n'est pas très grave, puisqu'ils jouent dans une autre catégorie, celle de la qualité. Les plus menacés par cette stratégie sont les Français et les Italiens.»

 

Heureusement, la population... vieillit. Pour la soutenabilité de la dette, des couacs se préparent, mais pour l'emploi, c'est plutôt bon: en 2020, le peu de créations nettes d'emplois concerneront essentiellement des métiers d'aide à la personne, et la plupart des entrants remplaceront des départs à la retraite. A côté des soucis conjoncturels, nous n'avons pas non plus les mêmes problèmes structurels : les Allemands sont au plein emploi, sortis de la crise. Leur seul souci, c'est la dette publique, car ramenée à une population qui baisse, elle deviendra insoutenable.

 

Et si la seule voie positive de sortie de crise, c'était l'environnement ? «Notre modèle de production n'a aucun avenir. Il y a deux manières d'aborder les choses : soit par la décroissance (consommer moins et produire moins), ce qui induira un chômage de masse et une hausse de la pauvreté, soit il faut produire mieux. Il existe une vraie demande et une offre, et la technologie qui permettrait de produire mieux existe, quoique trop chère. L'environnement est un bien public : seul l'Etat, en fixant des règles, peut agir. Et c'est un bien universel qui peut redynamiser un esprit européen: on pourrait avoir une stratégie commune, comme on l'a fait pour l'aéronautique, en fixant des subventions, des normes pour permettre aux entreprises d'investir dans ces technologies, de faire baisser leurs coûts et donc de pouvoir les vendre à des pays en voie de développement. Ce souci de l'environnement peut réellement être une politique de sortie de crise...»

 

 




Lizza Paillier