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journal n650 - 30/07/2012
Saint-Honorat, balade entrepreneuriale
Une le, des frres, un grand vin et une rflexion sur la gestion dentreprise en compagnie de Frre Marie Pques.

ia_3_aout_ssaint_honorat_photo_principale_p3_300_02Il est quelquefois difficile de lier entreprise et Evangile. Et encore plus de concilier, dans beaucoup d’esprits, communauté monastique et gestion financière. Certes, la Providence est là, mais les moines de Lérins, comme d’autres, vivent de leur travail. Et pour partager, il faut d’abord avoir quelque chose... Ce qu’explique avec un franc-parler tonique Frère Marie Pâques. Il aime à le rappeler, les Pères fondateurs cisterciens ont construit 500 monastères en 80 ans et en ont peuplé 800 en une centaine d’années : «ils nous montrent que vie spirituelle et esprit d’entreprise -esprit d’entreprendre- vont de pair. La vie spirituelle est porteuse de développement économique, car là où il y a des ressources humaines, il y a forcément création et croissance». Courir après la richesse ne suffit pas, encore faut-il s’interroger sur la finalité du business. «En quête de sens», son dernier ouvrage, s’efforce d’ouvrir le chantier d’une réflexion à travers une série d’entretiens. Comment parler d’obéissance et de discipline, de liberté intérieure et de long terme dans une période inquiète, toujours dans l’urgence ? Riches et pauvres sous le regard de Dieu ? Voilà l’occasion de penser partage et amour, de dire qu’entreprendre est un talent, au service de la rentabilité autant que du management humain. Multiples pistes de réflexion en compagnie du «moine, prêtre et chef d’entreprise» au verbe aussi vif et solide que le pas est assuré et le sourire rayonnant.

 

 En entrant dans la communauté religieuse, avant la profession solennelle au bout de cinq ans de noviciat, le moine se dépossède de ses biens par testament (s’il devait un jour quitter les ordres, il pourrait en rédiger un nouveau). Quand il travaille, la compensation est versée à la congrégation qui, selon la circulaire La Martinière du 7 janvier 1966, cotise à l’assurance maladie et vieillesse du régime des cultes de la sécurité sociale, et également à une caisse complémentaire. L’abbaye a l’obligation d’avoir des réserves et assume ses frais de fonctionnement et d’entretien. Et c’est énorme, compte tenu de la taille des bâtiments. Elle verse les salaires de ses employés et les frais de ses emprunts bancaires. Pour faire face, Frère Marie Pâques raisonne en entrepreneur mais «compte aussi sur la Providence», sur les dons et legs.

 

Quatre secteurs lucratifs en SARL se partagent la vie économique des moines. Lérina (vins et liqueurs - 1,2M€ de chiffre d’affaires), les bateaux assurant la navette Cannes/ Saint Honorat (1M€), le restaurant (1,8M€) et l’hôtellerie (retraites et séminaires, 500.000€), le seul secteur à être déficitaire. Mais globalement, en période d’investissement, les sociétés ne sont pas en bénéfice : pour les bateaux par exemple, avec l’achat de la nouvelle unité, les résultats seront négatifs pendant 10 ans avec un remboursement de 21.000€ par mois, auxquels s’ajoutent les 400.000 € avancés à la société d’exploitation. Pour l’entretien de l’île et la remise en état des bâtiments, c’est un budget de 850.000€ qui serait nécessaire... En 2011, les travaux de la cave ont coûté 500.000€ auxquels se sont ajoutés 100.000€ pour l’infirmerie médicalisée permettant d’accompagner les Frères en fin de vie...

 

Et la communauté continue à investir : en 2012, 450.000€ ont été débloqués pour construire un nouveau centre pour jeunes destiné aux séminaires de révision, rentrée, réflexion et poursuivre les travaux. En dehors des ressources propres, la congrégation a bénéficié d’une subvention de la Fondation des monastères de 20.000€ pour l’infirmerie, de 50.000€ sur les travaux et de 100.000€ sur le crédit. Un ami de la communauté a offert 150.000€ de matériel. Au total, il s’agit de gérer au plus serré, car il faut rembourser les crédits en cours (20.000€/mois sur Lérina, 13.000 sur l’hôtellerie ajoutés aux 21.000 des bateaux). Une vraie prise de risque, car un bon business plan ne met pas à l’abri de tout. Comme lorsqu’en 2008, les ventes se sont effondrées fin septembre : difficile à remonter, malgré les trois derniers bilans excédentaires de Lérina et la très belle notoriété des vins. Les séminaires d’entreprises sont en chute, et il faut partir vers le marché international. Aujourd’hui, qualité et communication bien ciblée ouvrent vers le Japon, la Belgique, la Russie et bientôt les Etats-Unis.

 

Liliane Tibéri