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journal n°696 - 27/06/2013
Métropoles : économiquement correctes ?
Dans le millefeuille des territoires, de l’Etat jacobin à la commune, en passant par l’échelon régional poussé en avant par l’actuel gouvernement, serait-ce la solution pour retrouver l’attractivité perdue ? Oui, selon Jacques Lesieur, directeur général de Team Côte d’Azur.

Team Côte d’Azur, ex-CAD, notre agence de développement économique, qui dès 1983 s’est implantée en aval des collectivités pour traiter le volet économique du département. Une structure depuis allégée, conjoncture oblige, qui veut aujourd’hui croire en un second souffle avec l’arrivée de la Métropole Nice Côte d’Azur dans ses instances dirigeantes. Une arrivée qui coïncide avec celle de Jacques Lesieur à sa tête, et ce n’est évidemment pas un hasard. Métropolitain dans l’âme ? Plutôt convaincu qu’il faut profiter d’une configuration idéale, propre à attirer les investisseurs, et pas seulement côté Eco-vallée. Pour le tout nouveau patron de Team, «la décision d’implantation d’une entreprise se fait sur une grande ville.» La stratégie niçoise autour d’un développement durable à venir serait donc la bonne, pour rendre ses couleurs à une attractivité plus large au niveau de l’ensemble des Alpes-Maritimes. «On l’a bien vu lors des récentes rencontres des agences métropolitaines à Lyon* le 18 juin dernier, alors que le pays s’essouffle, seules les métropoles restent attractives et affichent des indicateurs à la hausse.» Un constat tiré du dernier baromètre Ernst & Young dévolu aux investissements étrangers en France.

 

Voilà matière à réflexion, à l’heure où les stratégies centralisatrices, impulsée par l’histoire, sont encore légion. Jean-Pierre Letarte, président d’Ernst & Young, va plus loin : «ces résultats indiquent clairement que la France doit lever les freins à son attractivité, constitués notamment par une trop forte centralisation.» Et si nos régions ont du talent, elles ne représentent rien ou pas grand chose dans l’objectif d’une entreprise : pas assez de caractère… Ou trop de cibles diffuses. Alors une métropole, bien définie comme Toulouse et son tissu avionique, peut faire la différence et susciter l’envie d’investir. A une petite différence près pour Nice, qui ne fait qu’entamer sa quête avec l’Eco-vallée, et qui doit donc s’appuyer sur d’autres atouts conjoints et différents : Sophia, Cannes, Grasse, et même Monaco.

 

Des métropoles qui pèsent pour 80% des projets d’investissements attirés en France, soient 471 au dernier recensement Ernst & Young. Plus qu’une tendance… En même temps, une évidence, si l’on considère lesdites métropoles et leur tissu économique déjà en activité, qu’il s’agisse d’industrie, de recherche, de commerce. D’où un «rééquilibrage lent» entre Paris et les grandes agglos. Notre atout ? Des bassins de mains d’œuvre qualifiées, à taille humaine, et 10.000m² d’Eco-vallée à bâtir. Une manne pour l’agence de promotion économique endogène. En d’autres temps, elle avait épaulé l’installation d’Intel, Koné, Toyota ou la prestigieuse Amadeus. Désormais, finis les grands groupes qui, s’ils envisagent une implantation, préfèrent l’essaimage de petites unités. Et si Sophia est toujours pointée comme première technopole d’Europe dans les tableaux de bord de l’économie, Jacques Lesieur le sait, «la réputation ne suffit plus, il faut de la prospection, du contact direct.»

 

Quatre mois après son arrivée, il s’est déjà plié aux visites de terrain avec ses six prospecteurs dédiés. «La situation n’est pas facile, la concurrence de plus en plus rude. Il y a des enjeux, des stratégies. Sophia est toujours un moteur, mais c’est un parc qui arrive à maturité. La Métropole, c’est un atout, un pôle entouré de territoires à hautes valeurs stratégiques ajoutées, d’où notre positionnement sur la R&D, la micro-électronique, la chimie. Nous n’avons pas à absorber ici la chute de l’industrie, ou très peu. Texas ? Que les entreprises meurent, c’est assez darwinien… Mais il y a de réelles opportunités dans les reclassements, avec des arrivées qui s’annoncent extraordinaires.» Mais black out sur ces groupes de belle envergure qui ne souhaitent pas communiquer, à l’inverse de nos dirigeants qui se mordent les lèvres pour ne pas déflorer le secret que tout le monde connaît déjà…

 

De petites unités, et pas ou peu de production : ce qui explique aussi des chiffres constants et peu encourageants sur l’emploi généré, aux alentours des 500 à 600 postes par an, alors que notre voisine phocéenne, avec le même nombre d’implantations, fait deux fois mieux en nombre de créations. Une spécificité locale, et des embauches cadres et ingénieurs en priorité. Le revers de la médaille. Autre mission pour Team: devant le renouvellement accru des fonctionnaires et chargés de mission, il s’agira de jouer pleinement son rôle de «sachant» en matière de légitimité sur la veille économique locale. Et s’il ne reste qu’un écueil, il sera difficile à contourner : une image de la Côte d’Azur pas toujours à notre avantage, un peu surannée. «Des vieilles à caniches et des cagoles», comme ils disent à Paris (véridique)… Et là, l’effort à fournir, pour Team comme pour nos politiques, est énorme. Pourtant quelques entreprises ont franchi le pas et en sont plutôt contentes. Elles semblent appuyer cet avantage «métropolitain» dans l’économie à naître. Avantage qui ici, passe évidemment par le cadre de vie. C’est aussi cela, l’attractivité. Avec l’aide de Team, elles sont devenues azuréennes. Qu’en pensent-elles ?

 

 

 

TEMOIGNAGES

 

 

> Vincent Roger
Fondateur de Mobibase (Sophia - Implantation 2010)

 

L’homme a son franc parler, et des idées bien tranchées sur son nouveau biotope professionnel. Cet éditeur de contenus audiovisuels pour télévisions connectées et acteurs du mobile a quitté Paris avec ses 200 chaînes thématiques en poche pour rejoindre Sophia via Team.
«En France, très clairement, c’est Paris ou la Côte d’Azur, avec un terreau exceptionnel par sa richesse de profils, sa population assez internationale, une technopole avec de belles entreprises. Un contexte attractif, et surtout un cadre de vie et de travail exceptionnel.» Et tout ça à bon marché: ses locaux lui coûtent trois fois moins cher qu’à Paris, piscine en prime. Le matin-même, il a croisé une de ses 25 salariés pieds nus… Visiblement en osmose.

«Mais tout n’est pas rose, nous avons galéré pour trouver des locaux en adéquation avec nos demandes. Par exemple, impossible sur Nice, du vieux bourgeois ou du trop grand côté Arénas, sans charme. Team nous a orientés sur Sophia, qui nous correspondait mieux. Autre galère, trouver du personnel: mes collaborateurs parisiens ont refusé de descendre, l’image Côte d’Azur sans doute… Et puis, le Français est casanier de nature, même tout jeune. Le recrutement ici, c’est presque mission impossible, tout au moins sur mon créneau : si les profils pointus existent, alors ils se cachent! Pas de grandes écoles ni de formations d’ingénieurs. Encore mieux : sur 60 CV de graphistes reçus, plus de la moitié ne parlait pas anglais. On croit rêver… Le manque de culture générale fait peur, c’est bien pire qu’à Paris. Aucune ouverture, sur rien, faute à un réseau éducatif médiocre. Ça n’est certainement pas propre à la région niçoise, plutôt à la province…» Il n’empêche, Vincent Roger est désormais un azuréen converti.

 

 

> Maurille Larivière
Fondateur de The Sustainable Design School (Nice - Implantation 2012)

 

Avec son concept d’école de design à forte tendance développement durable, il cherchait une localisation «sud», pour des raisons historiques et stratégiques : peu d’écoles de renom, une demande côté entreprises en jeunes créatifs. Et au départ, une cible géographique une peu floue : Marseille, Aix, Nice, Sophia ou même Monaco.  Ses contacts ? Quelques anciens élèves sur zone.

«La naissance de l’Eco-vallée nous a bien sûr immédiatement parlé. Mes référents locaux m’ont aiguillé sur Team, ils sont venus à Paris à ma grande surprise, m’ont aidé à choisir entre Sophia et Nice, car je n’avais au départ aucune idée sur ce qui se faisait ici. Je savais simplement qu’il y avait une demande, et que le côté international du tissu local correspondait à mes attentes. J’ai très vite trouvé des partenaires, Toyota (Sophia) ou Schneider Electric (Carros). Nous avons été particulièrement bien accueillis. Beaucoup de rencontres en amont, des politiques, des entreprises. Les bonnes personnes, tout de suite, qui ont fait pencher la balance vers une installation à Nice-Méridia. Pour des étudiants qui viendront même de Lyon… Oui, on a su nous séduire, je crois que nous avons, nous-aussi, su intéresser avec notre projet d’école. Mais j’ai été un peu bluffé par l’éco-système, je ne m’imaginais pas du tout la Côte d’Azur ainsi. Il y a une dynamique entrepreneuriale à laquelle je ne m’attendais pas.»

 

 

 

 

 

 

 

Isabelle Auzias