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Jean Leonetti : "Il faut passer à la vitesse supérieure"
En pleine tourmente financière, le ministre des Affaires européennes souhaite et soutient un principe de solidarité sans faille -mais sans concession- à l'échelle de l'Union. Et la mise en place rapide d'une gouvernance économique commune.


Leonettiz En milieu de semaine, les indicateurs virent au rouge : l'euro dégringole, les banques françaises craignent que leurs prêts accordés à la Grèce ne soient jamais remboursés, et la rumeur d'une nouvelle bulle financière à la limite de l'implosion gronde. Pour Jean Leonetti, pas d'affolement apparent, mais la volonté évidente d'agir vite. En praticien avisé, une fois le diagnostic posé, le traitement s'impose. Et la couverture anti-crise se veut complète, sur du long terme, sans interruption aucune. Focus sur quelques prescriptions.

> Fiscalité : la convergence

"On ne peut pas aujourd'hui avoir un pilotage unifié de notre monnaie commune en ayant, en même temps, de profonds déséquilibres dans nos fiscalités. Il faut que nos économies soient cohérentes. Nous disposons d'un premier outil, ce que l'on appelle le Fonds européen de stabilité financière. Que nous venons de doter de plus de souplesse, pour plus de performances, qui pourra dès lors intervenir dans des situations de précaution, dans un cadre préventif, pour éviter les attaques spéculatives contre les Etats les plus fragiles. Pour soutenir aussi, en cas de besoin, un certain nombre de banques. Une sorte de Fonds monétaire européen, pour faire émerger une véritable gouvernance économique, un outil supplémentaire, une base qui rapprocherait nos économies et nos fiscalités. L'Irlande par exemple, qui a un taux d'imposition sur les sociétés très faible, ne pourra pas être aidée de manière significative tant qu'elle n'ira pas vers une harmonisation fiscale. Ce serait favoriser une attractivité artificielle. Et l'impôt sur les sociétés, en France et en Allemagne cette fois, doit tendre vers une convergence. N'oublions pas que nos deux pays représentent à eux-seuls 50% du PIB de l'Union, ce qui devrait provoquer un effet d'entraînement sur les autres Etats membres. Ce rapprochement peut intervenir assez rapidement. Bien sûr, les mécanismes sont complexes, mais on peut espérer une harmonisation effective d'ici quelques mois."

> Dettes souveraines : le talon d'Achille

"Il ne faut pas confondre le déficit, la dette et la caution. La caution, vous la perdez si vous ne remboursez pas. Le déficit, vous le créez lorsque vous dépensez plus que ce que la croissance génère. La dette, c'est l'accumulation des déficits. La France n'a que des difficultés de caution. Si l'on regarde de plus près la dette de la zone euro par rapport à son PIB, et si l'on compare à celle du Japon ou des USA, nous sommes à 4,5%, contre 10% pour le Japon... Notre faiblesse ? Ni la zone euro, ni l'euro lui-même. C'est la disparité des économies et des procédures trop longues, avec une monnaie forte. C'est cela qui nous fragilise. Et c'est pour cela qu'il nous faut une gouvernance économique renforcée. Et adopter la " règle d'or ", c'est-à-dire ne pas creuser les déficits déjà existants. Mais pour autant, aller vers une convergence économique, ça ne veut pas dire placer tous les pays dans une même situation : les Etats doivent rester souverains et décider par exemple de leur niveau de prestations sociales."

> Redressement : dans la rigueur

"Il faudra faire en sorte qu'au lieu de donner des fonds européens sur des objectifs extrêmement divers, avec le danger qu'ils ne profitent ni à la croissance ni à l'emploi, de trouver une orientation cohérente, en demandant à l'ensemble des pays d'user d'une politique fiscale d'arrêt des déficits. Dans une volonté globale de rigueur budgétaire. L'Europe jusqu'alors a été peu regardante sur l'utilisation de ses fonds structurels. L'on s'accordait à penser que le fait d'avoir une monnaie unique suffisait à apporter la croissance. Mais quand une crise survient, les disparités apparaissent au grand jour. L'Irlande, le Portugal, l'Espagne sont sur la bonne voie, ont pris des décisions courageuses : conditionner ces fonds structurels vers une réduction de la dette, c'est une voie de discipline budgétaire qui est forte. Que l'ensemble des pays s'engage derrière une "règle d'or", c'est éviter de fragiliser l'euro, c'est aussi un message volontaire à l'attention du monde financier. Converger vers plus de solidarité et plus de rigueur, là est l'objectif."

> Transactions financières : vers une taxation

"C'est un sujet majeur. Nous étions jusqu'à présent dans un monde où, soyons objectifs, nous usions de fiscalités nationales pour des enjeux européens ou internationaux. Le spéculateur a pris le pas sur l'entrepreneur, et l'économique risque de prendre le pas sur le politique. Une taxe sur les transactions financières (un impôt indolore), adaptée bien sûr aux différents types de transactions, en ciblant celles qui sont purement spéculatives, pourrait apporter de beaux bénéfices financiers. C'est une taxation qui a presque valeur morale... On ne taxe pas l'économie, mais les mauvaises conséquences de l'économie. Les USA n'en veulent pas, c'est contraire à leurs traditions, ils rechignent devant un impôt international. Les Anglais sont plus que réticents. Mais un groupe de pays, comme la zone euro, pourrait le mette en place. On peut alors imaginer qu'il y ait plusieurs dizaines de milliards qui arrivent dans les caisses européennes, que l'on pourrait réinjecter dans la croissance, la recherche aussi. Cette taxe nous donnerait les moyens d'une certaine autonomie, en évitant l'écueil d'un impôt pénalisant pour l'économie. Elle doit aussi rester raisonnable, pour ne pas déclencher le déplacement des spéculateurs hors Europe."

> France : la rigueur aussi

"Ce qu'a voulu François Fillon ? pas une révolution fiscale, tout au plus quelques réajustements. La France souhaite imposer plus de solidarité en Europe, elle a pris des engagements, et personne ne peut ignorer la faible croissance pour ce second semestre 2011. D'où ces réajustements nécessaires. On ne peut pas expliquer aux autres ce que l'on ne fait pas soi-même... L'objectif du gouvernement est clair : on ne fait pas payer les plus modestes, et on ne casse pas la croissance. A 85%, ces mesures touchent les niches fiscales. Il faut que nous participions tous à l'effort, mais que les moins fragiles participent plus que les autres."

 
  > Etre ministre, un atout pour Sophia ?

"Sophia, et plus largement la CASA, ce sont 62 nationalités qui travaillent enemble et un tourisme international. Alors oui, être ministre des Affaires européennes, c'est un plus. J'ai d'ores et déjà organisé une réunion avec le directeur général de la commission recherche, qui a rencontré les chercheurs de Sophia. Puis une autre réunion pour faire l'inventaire de tous les projets européens du département : comment les valoriser, les accélérer, les susciter ? Il y a des questions à se poser : pourquoi le marché chinois arrive-t-il à pénétrer le marché européen, alors que l'inverse est difficile ? Là-aussi, il y aurait un peu de rigueur à imposer... Pour plus de réciprocité."

> La crise à l'échelon local ?

"Ou on attend que ça passe, ou on fait le choix, pour la CASA et pour Antibes, d'une certaine rigueur sur le fonctionnement et d'une implication forte côté investissements, avec de beaux partenariats privés. Et il y a beaucoup de grues, actuellement, sur notre territoire : palais des congrès, théâtre, campus STIC, pré aux Pêcheurs, salle omnisports, nous sommes sur de l'investissement lourd. Un palais des congrès, c'est bien plus qu'un équipement supplémentaire, c'est de l'attractivité à venir."

Propos recueillis par Isabelle Auzias