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Tourette-Levens
 
 

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Tourrette-Levens : un musée à ciel ouvert
Le plus souvent oublié des grands guides touristiques, le village d’Alain Frère a pourtant beaucoup à montrer en matière de curiosités.

  Pas besoin d’une quasi-canicule pour que l’été démarre plus que chaudement à l’hôtel de ville de Tourrette-Levens, où la toute petite équipe culturelle s’affaire autour d’Alain Frère. Mais qui va distribuer, en trois jours et au porte-à-porte, le gros millier d’exemplaires de «Ville et villages», avec le programme des festivités prévues dans le canton ? Quand arrivera le deuxième podium à installer sur l’esplanade de la salle polyvalente ? Et surtout tout est-il prêt au pied du château, sur le balcon dominant la vallée avec une perspective jusqu’à la mer, pour le coup d’envoi des «soirées Estivales du Conseil général» ? Sans faire preuve de favoritisme manifeste envers sa commune, le maire de Tourrette-Levens a quand même minutieusement mitonné l’affiche pour ses administrés... Il y en a eu, et il y en aura pour tous les goûts, de la bossa nova à la chanson à texte, du classique au jazz.



Alain Frère fut l’inventeur, voici 13 ans, de cette formule dont il n’avait osé espérer un tel succès, ayant commencé avec 10 spectacles. Restée unique en France, elle consiste, au cœur de l’été, à offrir 450 spectacles nocturnes jusque dans le plus modeste des villages. «Il y a parfois plus de visiteurs que d’habitants ; ils vont au restaurant et ils ont le spectacle gratuit.» C’est aussi cela, l’économie locale.

Sur la photo :

Alain Frère devant l’Arlequin d’Achimov, une invitation à visiter l’exposition ouverte jusqu’au 15 septembre et où figure une série de pièces (gravures, tableaux, assiettes, bronzes, costumes) provenant de la collection privée du maire.

 
  Un maestro de l’organisation, Alain Frère ? Sa façon de procéder, en mobilisant seulement trois collaborateurs de la collectivité départementale, lui vaut l’unanimité constante de ses collègues au vote budgétaire comme le soutien continu des présidents successifs, même en temps de restriction. L’onction de la Fondation Maeght, à la présentation de la saison 2010 des Estivales dans ce lieu rare, n’a pas échappé aux 500 invités qui se pressaient autour du vice-président du Conseil général, tout heureux d’expliquer Giacometti à Eric Ciotti, bien moins familiarisé que son aîné à l’art moderne.

Mais quand, dans d'autres localités du département, ces «Estivales» sont les seuls moments de l’année où la culture sort de la naphtaline, à Tourrette-Levens elles seraient presque la cerise sur le gâteau. Car nul ici ne peut s’en estimer privé. En entrant à la mairie, on s’essuie les semelles sur un paillasson décoré d’un motif de Chubac. Un artiste qu’on ne risque pas d’ignorer, ses installations ponctuant certaines ruelles. Ses toiles côtoient celles de bien d’autres artistes (Brasillier, Chagall, Ernest Pignon-Ernest…) dans la salle des mariages qui est en même temps un milieu d’initiation à la peinture contemporaine.

En réalité, le contact avec l’art commence avant même d’arriver au village. Quand les grandes voisines n’offrent que des accumulations d’horreurs sur les bords de routes, ici sculptures animalières encadrées de vasques fleuries et personnages de métal façonnés par des ferronniers locaux vous font des clins d’oeil bizarres : si vous ne l’aviez pas remarqué, sur les bas côtés, de grand panneaux n’arrêtent pas de seriner que vous arrivez dans un «village de musées»…

Quatre au compteur, sans compter le musée du cirque, bijou personnel du bon docteur Frère qui n’hésite pas à prêter des pièces rares pour enrichir les expositions extérieures. En nombre de musées rapporté à sa population, le bourg n’est pas en manque. Même Nice peut aller se rhabiller. Dernier arrivé dans l’ordre des créations, celui de la préhistoire, dont il a été ici même question pour son inauguration récente. Dans la montée du vieux village, il occupe le premier étage d’une petite bâtisse du XVIIème, où était déjà logé, sur deux niveaux inférieurs, un tout à fait remarquable Musées des métiers avec sa collection de milliers d’outils agricoles et artisanaux rassemblés au cours de sa vie par un entrepreneur tourrettan, André Carlès.

Une petite centaine de mètres plus haut, la ruelle empierrée débouche sur un étroit plateau où est piqué le château avec sa tour du XIIème : racheté en 1992 par la commune, non sans susciter l’étonnement inquiet des administrés, il est affecté, avec le même écho, aux papillons. «Nous n’avions pas d’argent. Une première exposition sur ce thème avait enthousiasmé les enfants. Nous nous sommes lancés.» Heureuse idée, car avec plus de 70.000 pièces aujourd’hui dans son fonds et 4.500 espèces exposées, fruits de multiples donations (la dernière de Taïwan) ou d’acquisitions, le musée s’est acquis une notoriété méritée. Plus modestes dans l’ancienne chapelle jouxtant le château, deux spectaculaires dioramas de 300 animaux naturalisés valent eux-aussi la visite.

D’être encore souvent absent des guides touristiques, en dépit de milliers de visiteurs, prouve que leurs rédacteurs souffrent de strabisme convergent vers le bling bling, et n’altère nullement le bonheur visible d’Alain Frère qui peut s’enorgueillir d’avoir sous peu un deuxième conservateur. Il a finalement réalisé un rêve nourri des visites de musées à la main de son oncle : faire de Tourrette «un village culturel». A quel prix ? 200.000a sur un budget de 7M€. Mais il aura fallu de la patience et de la rigueur financière pour être aujourd’hui récompensé par une Communauté d’agglomération qui «nous a allégés de bien des charges…» Comment, dans ce bilan, ignorer le rôle de mécène de Louis Tordo, l’homme qui a mené au zénith européen de l’industrie la petite ferronnerie et «ne sait pas quoi faire pour son village». Déjà propriétaire du bâtiment mis à disposition, c’est lui qui a fourni les 2/3 des 30.000€ nécessaires à l’aménagement du Musée de la préhistoire. Pour deux hommes au moins, Tourrette-Levens est une affaire de cœur.

Jacques Bruyas

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 13 août 2010)


Sur la photo :

Botaniste, entomologiste et conservateur du musée d’histoire naturelle, Lionel Carlès, ici devant une vitrine de papillons exotiques particulièrement chatoyants, a la délicate mission de gérer 70.000 lépidoptères, coléoptères et autres hyménoptères, dont certaines espèces éteintes.