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Les entreprises familiales seront toujours là
Quoique maltraitées par des politiciens peu regardants sur leur santé, elles doivent aussi veiller, pour survivre, sur des démons internes.

  Gérard et Alexandre Rodriguez ne risquaient pas d’être présents à la soirée consacrée à «l’entreprise familiale: atout ou handicap», organisée par l’antenne Côte d’Azur de l’International Coach Fédération. Ils sont bien trop occupés... Le père a écourté sa retraite, pour reprendre les rênes de l’affaire en difficulté après quinze années flamboyantes. Le fils, qui lui a succédé, est incarcéré pour un voisinage trop étroit avec des voyous notoires. Triste épilogue pour cette entreprise de vente de bateaux de luxe, construite à la force du poignet par la première génération, et déjà vacillante sur les épaules de la seconde. Elle est l’image même des entreprises familiales, bien plus fragiles aujourd’hui qu’elles ne le furent au XIXème et dans la première partie du XXème siècle. Leur «âge d’or», comme s’est plu à le raconter devant un auditoire conquis et réactif Jacques-Antoine Malarewicz, psychiatre et consultant d’entreprise, en faisant référence aux Schneider et autres de Wendel. Mais il aurait pu aussi bien citer les Chiris et Roure en pays grassois. Ou encore le chimiste Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal, dont la fille Liliane Bettencourt avec ses 30% d’actions, se trouve au milieu d’une hypocrite polémique politicienne qui cache les vrais tonneaux des Danaïdes.

sur la photo:

Giorgia Sanfiori (past-présidente de l’antenne Côte d’Azur de l’International Coach Fédération) et Jacques-Antoine Malarewicz, auteur de l'ouvrage «Systémique et entreprise, gérer les conflits au travail» et autres traités, la plupart chez Pearson Village Mondial Edition.

 
  Comment caractériser l’entreprise familiale des temps passés? Réalisant une concentration du pouvoir et de la propriété patrimoniale au sein d’une même famille, elle est axée sur la transformation ou la fabrication matérielle. Elle arbore fièrement le patronyme du créateur charismatique, tronc de nombreuses phratries baignant dans de fortes convictions religieuses et éthiques, constituant des viviers de compétences, d’où les femmes ne sont pas exclues.

D’origine aristocratique ou
d’extraction paysanne, elle a un rapport à l’argent méfiant ; si elle n’a pas la gestion casanière, elle ne se met pas pour autant dans la main des banquiers, privilégiant les fonds propres comme on dirait aujourd’hui et se souciant de rentabilité à long terme. Elle se révèle en même temps profondément moderniste, en ce sens qu’elle favorise l’acquisition et la transmission du savoir, tire un parti intelligent des compétences, s’attire la fidélité du personnel, sait utiliser les réseaux ; les relations personnelles étant renforcées par les liens de sang et les alliances de lit.

Or, ce que favorisait,
du moins en partie, la chambre à coucher, elle le défait désormais. Mais la fugacité des couples avec le divorce n’est pas le seul élément qui fragilise la pérennité des entreprises familiales et disloque les patrimoines. La réduction des phratries limite la biodiversité des dons et le maintien des savoirs dans la famille, tandis que l’affaiblissement de l’éthique et l’individualisme ne favorisent pas la cohésion du groupe. La «tertiairisation» de l’économie, qui accorde la primauté au relationnel, et l’internationalisation commerciale sont autant de facteurs sélectifs.

On pourrait y ajouter,
comme facteur de démembrement, la fiscalité des successions (jusqu’à l’ISF débile) contre laquelle se battra avec énergie l’ancien président du CNPF (Conseil national du patronat français), Yvon Gattaz, lui-même fondateur avec son frère de Radiall. Sans compter les facilités de tous ordres accordées aux entreprises faisant appel à l’épargne publique, choyées par les gouvernements avec le phénomène du «pantouflage», et dont seront exclues les entreprises du non-coté. Après cette émasculation par les charges et par le fisc de l’Etat RPR, PS et consorts, on feint de s’étonner, à l’Elysée ou ailleurs, que nous n’ayons pas assez de grosses PME familiales capables de rivaliser avec leurs cousines allemandes. Eut-il encore fallu qu’on leur ait laissé les moyens de grandir…

Heureusement pour l’auditoire
qui s’en inquiétait, ces obstacles n’ont nullement réussi à faire disparaître ni l’entreprise familiale ni l’initiative créatrice qui en est à l’origine, comme l’a compris un Hervé Novelli, expert-comptable de son état. Elle constitue même l’armature de notre économie, fournissant 50% de notre PNB. Les deux-tiers des 500 raisons sociales cotées en bourse en sont aussi. Seulement voilà que pour les 30% de cette catégorie d’affaires, créées pour l’essentiel au moment de la reconstruction dans les années 1940, sonne l’heure de la transmission. «C’est à ce moment là que se pose le problème, 1/3 des entreprises seulement passant ce cap à la première génération sans disparaître en tant que telles», selon Jacques-Antoine Malarewicz.

Car souvent, lors de cette mue,
«les règles de bonne gestion sont mises en question par les raisons affectives et l’irruption de l’irrationnel». Avec une constante : du conflit apparu entre le cercle du pouvoir familial et l’organe de management, le premier l’emporte toujours. Il l’a montré au travers de types de conflits mettant aux prises les membres de la famille occupant des fonctions de direction ou opérationnelles entre lesquelles on imagine l’inconfortable situation des «pièces rapportées». Des salariés qui rêvent d’appartenir à la famille, mais qui sont rarement acceptés. Paradoxalement, ces dysfonctionnements n’entravent pas forcément l’efficience de la mécanique. Mais pour en contenir les effets, une famille comme les Mulliez (Auchan, Decathlon, Leroy Merlin…) a instauré une «charte familiale», sorte de pacte d’actionnaires de longue durée. Mais d’Andréolis à Virbac, chacun devra avoir sa propre recette.

Jacques Bruyas

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 9 juillet 2010)


Sur la photo :

Exemple d’entreprise familiale en pays grassois. En compagnie du sénateur-maire de Grasse Jean-Pierre Leleux, du député Charles Ange Ginésy et du sous-préfet Claude Serra, Hervé Novelli, Secrétaire d'Etat au commerce, à l'artisanat, aux PME, au tourisme et à la communication, a récemment visité la parfumerie Fragonard sous la conduite de Rose Webster et Françoise Fabre, filles de Jean-François Costa. Quatrième génération à succéder à Henri Fuchs, le fondateur.