Université
Pôle Azur Provence
Grasse
 

Grasse se remet au parfum

Une université, une pépinière d’entreprises innovantes, une politique foncière en faveur de l’horticulture d’exception : Grasse veut récupérer son titre de capitale des parfums, en tirant son image vers le haut.

Rénovation complète et seconde vie pour l'usine Roure
Ici sont nés les savoir-faire dédiés et quelques-uns des plus prestigieux parfums au monde. Mais la révolution industrielle, bien amorcée, a loupé son virage, et lentement le pays grassois a perdu de son éclat. Un temps décriée, sa plongée dans l’univers agro-alimentaire aura eu le mérite de sauver les meubles en écornant au passage la belle image d’Epinal d’une cité toute dévouée au jasmin. Changement de cap pour ce XXIème siècle, et retour à la case départ, une once de recherche et développement en sus : avec une territorialité mieux définie par Pôle Azur Provence, les projets d’envergure s’emboîtent et se complètent autour de la filière de l’odorat.

Premier jalon, effectif depuis 2005 : la création d’un pôle de compétitivité PASS (parfums, arômes, senteurs, saveurs) reconnu à l’échelon national. Et le favorable terreau prend, sous l’aile politique de Jean-Pierre Leleux et sous la surveillance économique du Club des entrepreneurs du pays de Grasse. Dans un lieu qui se veut symbolique pour la partie R&D du projet, étendue à la formation: les anciennes usines Roure, entre gare SNCF et Palais de justice. S'y concentrent sur 6.000 m√ étudiants et créateurs d’entreprises innovantes liées à la filière choisie. Des chercheurs aussi, accueillis sur une plate-forme technique et réglementaire flambant neuve. Un peu à l’écart, la zone d'activités ArômaGrasse se prépare à recevoir son lot d’entreprises sur 8 hectares, et le Musée international de la Parfumerie, agrémenté de quelques dépendances d’envergure, assure quant à lui la partie culturelle. Dans les plaines (Plan-de-Grasse et Siagne), les producteurs sont aujourd’hui les bienvenus. De cette effervescence dépend l’avenir économique de tout un bassin, qui veut retrouver ses racines pour refleurir à nouveau.

Ce que cherche à faire la Communauté urbaine niçoise sur l’OIN, Pôle Azur Provence, son humble consoeur grassoise, est en passe de le réussir : fédérer tout un bassin économique autour d’une filière de prédilection. Il faudra bien sûr y mettre quelques moyens et beaucoup de volonté : c’est la mission de Richard Rios, directeur du service économie de Pôle Azur Provence et de son vice-président associé André Roatta, maire de la Roquette-sur-Siagne. Des «spécialistes» du bâtiment 24 de l’ex-usine Roure, récemment réhabilité pour accueillir l’université et ses cours de chimie fine (master 2 FOQUAL). Une formation en alternance, pour rapprocher dès la base les fonctions recherche et économie, qui devrait rapidement être complétée par l’arrivée d’une licence et d’autres masters dans les années à venir. Et la passerelle est évidente dès la visite des lieux : les laboratoires de la plate-forme technologique pilotée par le pôle PASS trônent au milieu de l’espace universitaire. 300 m√ gérés par l’association ERINI (European Research Institute of Natural Ingredients), qui serviront l’endémique production : ici seront certifiés produits et matières premières, en vue d’une authentification «100% naturel», obligatoire dès 2012, et que les plus petites entreprises auraient eu bien du mal à payer sans cet équipement collectif. Au programme aussi, de la pure R&D sur de nouveaux produits, d’où ce lien physique avec l’université.

 
Richard Rios, directeur du service économie de Pôle Azur Provence
Un escalier plus loin, place à la pépinière, ses 27 bureaux modulables (pour parer à tout développement rapide des activités) mis à disposition des jeunes entreprises innovantes pour des conventions d’occupation de 24 mois renouvelables. «L’objectif n’est pas de rester plus de deux ou trois ans», souligne Richard Rios qui a déjà «dans les tuyaux» huit candidatures avant même que les locaux ne soient terminés, et cela sans publicité aucune. Une pré-reconnaissance du meilleur augure, signe qu’ici, l’industrie du parfum et autres arômes n’avait pas totalement baissé la garde. «Nous avons voulu faire d’InnovaGrasse une pépinière thématique, ce qui est nouveau pour le département», continue Richard Rios. «Parfums, arômes, cosmétiques et santé représentent 60% des activités attendues. Pour les 40% restants, nous souhaitons accueillir des entreprises innovantes qui pourront offrir leurs avancées technologiques à la filière. Je penses à des éditeurs de logiciels dédiés, par exemple… Avec toujours la volonté de «mixer» les atouts, et de faire d’InnovaGrasse une source constante d’effervescence. De la fertilisation croisée d’idées, en quelque sorte…»

Parmi les partenaires, en charge de choisir les entreprises hébergées et d’insuffler une dynamique aux lieux, la CCI, Oseo, Entreprendre en PACA, la DRIRE, Telecom Paris Tech, l’IRCE, l’incubateur PACA-Est, la Région, mais aussi des industriels et commerçants locaux qui s’impliquent, comme Luc Tournaire, Catherine Brun, Manea et MD Fragrances. Leur mission première : aider les candidats dans le montage des projets, business plan à la clef. «Avec quatre dossiers déjà finalisés et deux en incubation à PACA-Est, ça démarre fort. L’objectif : un taux d’occupation des locaux de 75% en année 3. Cette année, nous visons les 35%, et c’est tout à fait réalisable sans s’éloigner de notre cœur de cible. Nous ne voulons pas devenir une pépinière généraliste. Nous voulons surtout l’excellence.» Un concept né de l’observation d’un modèle montpelliérain, où Sanofi nourrit ses forces vives de demain au sein d’une structure identique consacrée à la filière pharmacie/santé. Déjà pressentis à Grasse, un laboratoire spécialisé es-biocides, une entreprise de produits alimentaires liés au vin ou une autre sur le secteur des puces électroniques. Au chapitre bonus, les jeunes pousses auront droit à quelques services induits (référencement Ecobiz, programme de conférences…), et une fois leur croissance achevée, elles pourront rejoindre ArômaGrasse, étape suivante dans leur processus de développement : un parc d’activités lui-aussi dédié aux filières du pôle PASS, pour 8 hectares de labos et bureaux à décliner version hôtel d’entreprises cette fois, à l’attention des créateurs sans ressources patrimoniales suffisantes pour accéder à la propriété traditionnelle.

Sans oublier bien sûr la richesse-mère : les fleurs… Au menu, expérimentations sur de nouvelles essences, recadrage sur les plantes à haute valeur qualitative ajoutée, et prise en compte d’un cycle de vie des parfums qui se raccourcit, d’où l’importance de ces tests et de cette production in situ. Car du côté de la concurrence (Turquie, Madagascar ou Maroc), les problématiques commencent à poindre, sur le prix de la main d’œuvre en particulier, et certains producteurs auraient aujourd’hui tendance à rapatrier leurs activités pour profiter des savoir-faire ancestraux. Pour André Roatta, l’heure a sonné: «Notre énorme effort collectif, entamé avec la naissance du Pôle Azur Provence, arrive à maturation. Nous n’en sommes qu’à l’éclosion, mais le bourgeon est beau !»

Isabelle Auzias

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 26 février 2010)