Environnement
 

Déchets : les bonnes volontés piétinent

Les ordures azuréennes, qu'elles soient ménagères, industrielles ou issues du BTP restent les reines de l'export. Les Bouches-du-Rhône, lassées de l'inconséquence et de la lenteur locale, nous montrent désormais le chemin de... la Drôme !

Paul Di Natale, vice-président de la CCI, Claude Serra, sous-préfet et Maxime Co
Si l'initiative se veut collégiale, la grogne l'est tout autant : en co-signant une convention de partenariat portant sur l'optimisation du tri des déchets de la zone ouest du département, CCI et SIVADES (syndicat mixte intercommunal pour la valorisation des déchets du secteur Cannes-Grasse) ne cachent pas leurs inquiétudes. Côté Chambre, l'on mise sur une responsabilisation, voire une éducation des entreprises pour réduire le tonnage, avec des équipes d'accompagnement dédiées lâchées sur le terrain pour épauler les dirigeants. Et côté SIVADES, l'on doit impérativement trouver le site propre à contenter entreprises, populations et élus. Un beau casse-tête... Et une situation fortement aggravée depuis la fermeture de la Glacière, en juillet dernier, qui accueillait bon an mal an ses 300.000 tonnes de déchets, dont 100.000 issues des entreprises. A l'échelle départementale, ce sont quelque 1.300.000 tonnes annuelles qu'il faut gérer, et la solution de facilité qui consiste à évacuer le surplus (c'est à dire la majorité) de ces déchets dans les Bouches-du-Rhône ne pourra être envisagée à longue échéance : le Grenelle de l'environnement veille au grain, et nos voisins, si accueillants soient-ils, finiront bien par fermer leurs frontières. L'on connaît aussi les délais nécessaires à la réalisation de sites de valorisation : trois ans au bas mot...

Il est sans doute trop tard déjà pour satisfaire aux objectifs 2012 du Grenelle. Et si sur l'est du département, quelques sites sont à l'étude ou en gestation (Le Broc, Saint-Isidore), l'ouest, pourtant armé de son syndicat mixte, traîne toujours la patte. Alors, si la nouvelle convention rassure en affichant clairement les volontés institutionnelles d'aller de l'avant, elle ne résout pas pour l'heure l'épineux problème. Qui touche certes l'administré, sur-taxé pour s'acquitter du transports hors département de ses ordures ménagères, mais aussi les entreprises, condamnées à voir leurs marges fondre comme peau de chagrin pour se débarrasser de leurs déchets. Pas fameux, le climat azuréen...

 
Le centre de tri central du SIVADES à Mandelieu
Etat, CCI et syndicat "historique" : autour de la table pour signer la convention liant désormais l'institution consulaire au SIVADES s'était aussi invitée une cousine nommée fatalité. Si utile fut-elle, la collaboration entérinée cette semaine ne représente que la partie émergente d'une iceberg de déchets devenus nomades au fil des années et au gré des fermetures de sites azuréens dédiés. "Le Jas de Madame, La Glacière, le bec de l'Estéron qui va bientôt arriver à saturation... Si dès le départ, nous avions fait plus attention au traitement des déchets, en favorisant leur recyclage et leur réduction, nous n'en serions pas là aujourd'hui": et Paul Di Natale, en expert du BTP, connaît mieux que quiconque les conséquences d'un tel gaspillage. Alors bien sûr, côté Département, l'on évoque quelques pistes sous le manteau, de peur de réveiller l'opinion publique souvent chatouilleuse dès qu'il s'agit d'implanter un centre de valorisation des déchets sur sa propre commune.

Un temps, il fut question d'une localisation sur La Roquette pour l'ouest des Alpes-Maritimes, mais l'on semble s'être incliné devant la réalité économique de... Chanel : c'est dans la vallée de la Siagne que sont cultivées les plantes à parfum pour la prestigieuse marque, et de l'aveu-même du maire, André Roatta, "il est inconcevable qu'il y ait une usine à proximité." Mandelieu ? Les possibilités évoquées ont été balayées par le classement des zones pressenties en loi littoral... Cannes, toujours côté plaine de la Siagne ? Pourquoi pas, mais rien n'est joué, et ce n'est pas à une encablure des élections que décision sera prise. "Le problème en France, c'est qu'il y a toujours une élection sur le feu", renchérit Paul Di Natale. "Ce qui inévitablement bloque les décisions." D'ailleurs, si personne n'ose vraiment dire qu'aucune fuite ne percera avant les prochaines Régionales, tout le monde s'accorde à parler d'un délai "de quelques semaines au plus" pour que le Conseil général, héritier de la compétence des déchets, ne tranche dans le lard des communes d'accueil retenues. Pour Maxime Coullet, président du SIVADES, maire de Saint-Cézaire et conseiller général, "il s'agit, en tant qu'élu, de ne pas confondre intérêt propre et intérêt général", ajoutant qu'il ne se serait pas personnellement opposé à une implantation sur sa commune, "ce qui malheureusement, d'un point de vue pratique, n'est pas envisageable." Et de continuer à lorgner vers la grande plaine, entre Cannes et Grasse, là où convergent de fait les plus fortes bennes. Ah oui, mais alors Chanel ? Et retour au point mort. Même l'intervention du Préfet Lamy, dépêché aux champs pour régler le litige roquettan, n'aura pas été suivi d'effet. C'est pourtant l'Etat qu'attendent tel un Messie les élus locaux, qui préfèrent lui laisser la responsabilité d'un choix qui de toutes façons, ne ravira pas le peuple. Encore faut-il, pour que le Préfet réquisitionne, que le projet soit déclaré d'intérêt général : plus facile pour une piste cyclable que pour un centre de tri...

Dans le même temps, l'économie souffre : "On ne peut pas se battre pour créer de l'emploi et bloquer les procédures de valorisation des déchets, en particulier dans le BTP", scande Paul Di Natale. Avec l'éloignement, le prix moyen du transport à la tonne est passé de 100€ à 130,voire 150€, impactant fortement les bénéfices : "Aujourd'hui, le prix de revient dédié à la gestion des déchets représente 2% du chiffre d'affaires, alors que la situation financière des entreprises s'affaiblit et que les marges sont au plus bas." D'où l'importance, même relative, de la convention liant CCI et SIVADES, et des "ambassadeurs du tri" version entreprises. Plus la gestion sera optimale, avec réduction à la source et valorisation, plus les sites azuréens pourront accueillir de tonnage, à des prix bien plus raisonnables et en parfaite harmonie avec le Grenelle et sa chasse anti-CO2.

Il est bien loin, le temps où Maxime Coullet, grand défenseur de la collecte sélective, avait pris pour slogan : "Je trie pour vous, vous brûlez pour moi." A l'ouest, on ne voit toujours rien venir, même s'il semble désormais acquis qu'un retour à l'incinération "propre" sera nécessaire pour enrayer la récurrente crise. Seule certitude, qui concerne avant tout les ordures ménagères: il faudra à moyen terme, puisque le court patine en bord de Siagne, un centre de valorisation organique (CVO), que Maxime Coullet aimerait coupler à un CVE (centre de valorisation énergétique) qui utiliserait le compost produit comme énergie in situ. La Roquette vient de reculer devant le spectre de Chanel, Cannes se fait discrète et réticente avec un projet plus ou moins inondable, et Grasse pousse en avant quelques micro-sites sans conviction. Le président du Syndicat, lui, élève la voix : "si nous ne sommes pas capables de régler le problème, alors il faut casser le SIVADES, et les 12 communes qui le composent. Il faut que les élus puissent remplir leur mission." Ou le veuillent...

Paul Di Natale, lui, lance ses "dénicheurs de gaspi" sur zone. Pour le SIVADES, sont concernées trois ZAC : la Fènerie (Pégomas), la Roubine (Cannes) et la Festre sud (Saint-Cézaire). D'ici peu, d'autres conventions devraient être signées pour étendre le périmètre d'intervention de ces agents très spéciaux, pour venir en aide aux entrepreneurs du département. La CASA est déjà dans les starting blocks.

Isabelle Auzias

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 19 février 2010)