Transport
CCI
Conseil général
 

Et si les camions se jetaient à l'eau ?

Une fois n'est pas coutume, le Niçois regarde vers la mer. Perclus d'embouteillages, le réseau routier pourrait y trouver une intéressante alternative. CCI et Conseil général ont mené l'enquête.

Notre autoroute littorale se transforme quotidiennement en zone transit poids-lourds
Il fallait impérativement remettre les bases à jour : entre Nice et Vintimille, le trafic poids-lourds pointe à 5.100 unités/jour, soit 17% de plus que lors du dernier recensement de 2002. Parallèlement, ce même trafic poids-lourds, versant tunnels Fréjus + Mont Blanc, a perdu 8% dans un laps de temps identique, plafonnant à 4.100 camions quotidiens. Alors, victime de son succès, notre autoroute A8, principal et imposant flux entre Espagne, Italie et pays de l'est ?

Oui, mais ce n'est pas la solution pour Bernard Nicoletti, venu présenter devant la dernière assemblée générale de la CCI les résultats d'une enquête sur les autoroutes de la mer comme échappatoire à l'asphyxie routière annoncée. Des voies maritimes qui figurent au chapitre des priorités au niveau national, mais qui pourtant ne naviguent pas sur un long fleuve tranquille. Souffrant sans doute d'une visibilité immédiate moindre qu'un tronçon routier inauguré à grand renfort de communication institutionnelle... Certes, ces autoroutes de la mer (ADM pour les intimes) existent déjà. Et une expérience a même été tentée localement entre Toulon et Civitavecchia (port de Rome) : coulée début 2009, elle aurait souffert de la crise (moins de véhicules neufs à transporter...) et d'un manque de dynamisme général dû en particulier à l'attente d'un éco-bonus communautaire pour inciter les transporteurs routiers à s'aventurer sur d'autres voies. Pour désengorger notre A8, il s'agira de ne pas lâcher le morceau...

La menace gronde : on nous promet une complète asphyxie du réseau routier pour 2020, en particulier sur l'A8. Et pas la peine de compter sur une aide providentielle du rail, déjà en panique sur son projet LGV : le fret ferroviaire à envergure raisonnable, ce n'est pas pour demain. Alors pour Bernard Nicoletti, rapporteur de l'enquête pour la CCI, le salut ne peut venir que de la mer. Premier argument, qui se veut percutant: le prix de revient côté transporteur. "226a d'économie par bateau sur un trajet Barcelone-Milan, pour un temps de parcours de 31 heures par la mer et de 45h pour un trajet tout route". Ne sont pas comptés dans ces substantielles économies l'amortissement du camion, le risque d'accident ou les problèmes de "fauche" de marchandises. Certes, la liaison existe déjà : avec 75.000 poids-lourds transportés, elle tournerait à trop faible régime, les prévisions consulaires tablant sur une hypothèse basse de 87.000 véhicules allant jusqu'à 236.000 pour l'option haute. Pourquoi ? "Ces autoroutes de la mer manquent de cadencement. Il faudrait plusieurs départs quotidiens pour que cela fonctionne, sans réservation préalable pour les usagers, comme cela se pratique sur la canal de la Manche."

En parlant coût, Bernard Nicoletti a touché le nerf sensible : car si notre autoroute remporte plus de succès que sa consoeur alpine pour relier l'Italie et l'est de la vieille Europe, c'est que les tarifs y sont bien plus attrayants, et qu'il n'y a pas les mêmes risques d'attente devant le tunnel du Mont Blanc qu'à l'abord de celui de Vintimille... sans compter les aléas climatiques. D'où les 660.000 poids-lourds par an recensés au péage de La Turbie (soit 45% des flux), avec une belle majorité de trajets réguliers (mensuels) et directs, qui ne font qu'emprunter notre asphalte.

Une catastrophe annoncée qui valait bien une enquête : 128.000€ ont été déboursés à parts égales entre CCI et Département pour deux mois d'études qui ont même mobilisé la gendarmerie nationale, distribuant aux chauffeurs les questionnaires, épaulée par des interprètes. Tout a été pris en compte, avantages et inconvénients. Pour les collectivités locales, les atouts sont évidents : moins de travaux routiers ou d'infrastructures à prévoir (une voie supplémentaire sur autoroute revient à 8 Ma pour 1 km dans les deux sens), moins de nuisances sonores, moins d'accidents de la circulation et bien sûr moins d'embouteillages. Par contre, n'en déplaise au Grenelle pourtant favorable à ces autoroutes des mers, pas d'économie sur les émissions de CO2, les supers-bateaux utilisés polluant autant que leur contenu...

Alors, que faire pour faire prendre la mayonnaise ? Créer le désir, diraient nos amis de Pôle Company. Un désir synonyme de compétitivité et de sécurité (deux paramètres largement démontrés), avec un zeste d'incitation en plus. Ainsi, l'éco-bonus, déjà de mise en Italie où les autoroutes de la mer sont légions, devrait-il être très vite envisagé au niveau national, voire européen. Pour Jean Icart, vice-président de la commission transport du Conseil général, c'est une condition sine qua non : le grand défendeur de l'Euro-vignette, qui voulait taxer les camions en transit sur les zones urbaines, ne digère pas sa défaite contre les lobbies de transporteurs qui ont fait capoter son projet. Alors, il dit oui aux autoroutes de la mer : "Il faudrait aussi songer à un service public de fret maritime. C'est notre seule alternative devant un réseau routier mal implanté et un rail non adapté. C'est maintenant que nous avons le vent en poupe, avec toutes les préoccupations environnementales, qu'il nous faut agir et poser de solides bases pour le trafic maritime."

 
Bernard Nicoletti
Côté actualité, si le cadencement des lignes n'est pas encore au programme, l'on parle d'un appel à projet sur une voie France / Espagne/ Italie/ Malte. Et de gestion en SIEG (service d'intérêt économique général) avec à charge de l'Etat la fourniture du matériel voguant avec une exploitation confiée à un opérateur maritime compétent après appel d'offre. L'on parle aussi de ce projet Marco Polo II, initiative européenne visant à décongestionner les axes terrestres au profit du cabotage. L'on parle surtout de quelques freins, malgré les bonnes volontés affichées jusqu'au niveau local : le budget alloué à Marco Polo II est en train de fondre, passant de 740 à 400 M€, sur un périmètre d'action qui tend à s'élargir. La ligne Toulon / Civitavecchia, soutenue par la CCI du Var, n'aura pas fait long feu. Et si le port de Sète s'équipe et se transforme pour accueillir les poids-lourds, cette autoroute-là prendra plutôt la voie du Maghreb dans un premier temps. Dommage pour l'A8, qui n'en tirera aucun bénéfice. Heureusement, ESCOTA bouge : s'il semble difficile aujourd'hui de réduire les 11.000 heures de bouchons annuelles dans les Alpes-Maritimes, un part de son budget d'investissement 2010 ira à nos amis routiers mangeurs de routes. Avec l'agrandissement de l'aire de repos des Bréguières, le principe d'une pause réparatrice au rythme des flots semble s'éloigner à grands coups de rames. Qu'importe, Nice a fait le premier pas : et souhaiterait que son enquête serve de socle aux parlementaires, élus et décideurs concernés "en vue de faire avancer concrètement cette priorité".

Isabelle Auzias

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 5 février 2010)