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Capital risque... d’assèchement

Tous attendent de notre ministre qu’il s’occupe du financement de l’industrie et de l’innovation dans son département.

Dominique Pouliquen et Dominique Trouche, Michel Sanguinetti, Pierre Laffitte, J
La Bourse, qui frôle les 4.000 points après être descendue à 2.500, les bonus des banquiers qui flambent à nouveau et, dans les dernières semaines de l’année 2009 (suivant le mouvement apparent d’une reprise des introductions en Bourse) deux importantes augmentations de capital effectuées par des enseignes phares de la technopole (Orolia et NicOx pour respectivement 5,9 et 69,9 M€)…

De tout cela, on pourrait conclure que tout va - à nouveau - pour le mieux dans le monde de la finance.

Et l’on aurait tort à y regarder de plus près, comme par exemple la collecte des fonds à défiscaliser au titre de l’impôt sur le revenu 2010 à investir dans les Fonds d’investissement de proximité (FIP) et les Fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI). La frénésie de recherche des capitaux avant la cloche du 31 décembre étant retombée, les conseils en gestion privée font leurs comptes: bien qu’encore imprécis, ils pourraient s’avérer décevants, en retrait par rapport à l’année précédente d’après Philippe Levard, gérant de Raymond James Patrimoine à Nice.

Ce qui n’est pas de bon augure pour la future campagne de collecte des capitaux à défiscaliser du printemps, cette fois au titre de l’impôt sur la fortune au profit des Business Angels et autres clubs d’investisseurs.

Or déjà, et rien que dans le Sud-Est, la précédente moisson avait connu, à la fin du premier semestre de l’an passé, une chute de 80% des fonds levés (toutes collectes confondues) et de 60% des investissements. Selon Michel Sanguinetti, patron de Viveris (ex-Sud Capital) basé dans les Bouches-du-Rhône et détenant entre 30 et 40% du marché Sud-Est (avec comme dernières opérations haut de bilan dans les Alpes-Maritimes, Botanica et WHP), la collecte a régressé de 80 à 50/60Ma entre 2008 et 2009. Et Sophia Business Angel avait dû, au dernier moment, restreindre les ambitions de sa seconde holding.

Cela n’est pas davantage une bonne nouvelle pour l’économie, en particulier pour les entreprises naissantes ou en expansion juvénile, sur lesquelles l’Etat compte comme relais de croissance pour sortir de la stagnation et dont les fonds propres constituent la ressource énergétique indispensable pour franchir les caps essentiels et mobiliser des crédits bancaires toujours frileux à ce stade, quoiqu’on en dise. Les dirigeants de l’Association française des investisseurs en capital étaient récemment de passage à Sophia-Antipolis, à l’invitation de la Fondation de Pierre Laffitte, pour s’émouvoir du constat et sensibiliser les milieux patronaux (comme l’opinion des cadres) au rôle joué par cette finance privée, ainsi qu’aux conséquences du risque d’assèchement qu’elle encourrait à court terme. Un avis autorisé de la part de l’AFIC (Association française des investisseurs en capital). En 25 ans, cette structure a regroupé l’essentiel des acteurs du capital investissement (capital risque, capital développement et transmission-reprise par effet de levier, le LBO) et 270 sociétés gérant 1,6 Md€ investis dans 850 structures avec 1,5 million de salariés à la clef.

Et elle peut se prévaloir, d’après son président Jean-Louis de Bernardy, d’incontestables effets sur les entreprises, dont celles en portefeuille viennent de répondre à un sondage : 57% sont confiantes dans leur capacité de résistance à la crise (contre 50% pour un panel national), plus de 50% tablent sur une augmentation du chiffre d’affaires en 2010 (contre 44% en France). 50% d’entre elles ont maintenu leur niveau de R&D (contre 20%), et 40% prévoient de recruter (contre 25%). Même dans les opérations de ventes en LBO, pourtant les premières touchées par la crise de confiance de 2008, «la catastrophe ne s’est pas produite. 25% des dossiers connaissent des problèmes (contre 3% en temps normal), mais 9 sur 10 ont pu se régler par des négociations avec les banques. Seulement 1,4% des entreprises ont disparu.» Mais l’on a aussi assisté à «un effondrement absolu» du marché de la transmission d’entreprise qui, dans le Sud-Est, a été amputé de 83%... C’est catastrophique, dès lors que les vagues de départ à la retraite de la génération patronale des années 40-50 continuent de déferler ; ce qui pourrait mettre sur le flanc une flopée de belles PME déjà trop peu nombreuses. Et il ne sert à rien de se rassurer parce que les investissements en capital développement n’ont reculé que de… 23%, ou parce que ceux de capital-amorçage et capital-risque sont restés bien orientés en 2009 : +23%.

Le pire est devant nous, à en croire Eric Harlé, d’I Source Gestion, faute d’assèchement de la ressource qui va toucher aussi bien les candidats Business Angels que les FCPI, les FCPR et même les fonds d’amorçage proches des laboratoires publics et privés. Le délai de mise en place de la Fondation J’Imagine (université Nice Sophia Antipolis) risque de n’être qu’un avant-goût de difficultés nées d’une convergence entre l’affaiblissement du patrimoine des uns et les arbitrages des autres en faveur de placements stériles en apparence plus «pépères» (loi Scellier). Nées également des restrictions récentes à portée moralisatrice de la législation sur les investissements tournés vers l’innovation... Plutôt que de se lancer dans des premiers tours de table au sortir des labos ou des écoles, les investisseurs, quand ils en auront les moyens, donneront la préférence, comme on l’a constaté à 81%, à des opérations de consolidation. Ainsi Méditerranée Investissements a-t-il participé en décembre à un co-financement en «deuxième levée» avec un autre groupe de Business Angels.

Ce pourrait être tout bonnement catastrophique pour les Alpes-Maritimes, déjà délaissées par le capital-risque. Ce que doivent ignorer nos élus, mais qu’a confirmé Viveris (pourtant notre régional) : les Alpes-Maritimes représentent 10% de son portefeuille contre 25% pour les Bouches-du-Rhône. Le campus STIC à Sophia et l’Eco-Vallée appellent ce type de finance. Et pas le jour de leur inauguration… On attend donc de notre ministre qu’il s’attelle au plus vite au financement de l’industrie et de l’innovation dans son département d’attache.

Jacques Bruyas

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 22 janvier 2010)