Interview
Christian Estrosi
Industrie
 

Interview: L’industrie rend sa copie

Signe fort s’il en est, c’est à Sophia qu’ont été livrées les conclusions régionales des travaux des Etats généraux diligentés par Christian Estrosi au niveau national.

Les chiffres de l’emploi dans notre département, et bien au delà des seuls pôles
Je vais mettre le paquet pour que la Côte d’Azur soit une terre industrielle. Il ne faut pas laisser penser que nous sommes simplement la deuxième destination touristique de France, ce qui suffirait à générer notre produit intérieur brut, à créer de l’emploi et à garantir l’avenir de nos jeunes.»

Derrière le ministre s’engouffre le Niçois : si les Etats généraux de l’industrie ont suscité l’intérêt national, la résonance locale n’en est que plus forte. Et pour les conclusions de ce premier tour de table PACA, personne ne manque à l’appel : élus locaux et européen (notamment les «patrons» des grands bassins d’emploi, Jean Leonetti, Jean-Pierre Leleux, Marc Daunis, David Lisnard, Gaston Franco), présidents de groupe de travail (dirigeants, organisations syndicales, institutionnels, économistes, ingénieurs…), l’affiche est belle et l’union tangible au chevet d’une industrie qui veut entrer en convalescence et retrouver ses lettres de noblesse. «Depuis des années, nous avions abandonné l’idée que nous étions une grande nation industrielle. Ces Etats généraux veulent être un vaste rassemblement d’expression.» Et au vu du panel sophipolitain, à l’heure des premières conclusions, le challenge lancé par le Ministre se montre ambitieux. Et les thérapies d’urgence se profilent, nées d’une consultation qui, via internet et le relais de Bernard Kleinhoff pour les Alpes-Maritimes, a balayé large sur l’échiquier économique azuréen.

Parmi les cinq groupes de travail proposés à l’échelon national, la politique de filière : un axe de réflexion privilégié par Christian Estrosi, et des discussions pilotées en PACA par Bernard Kleinhoff, vice-président de la CCI et pilier local du ministre. Autour de la table, beaucoup d’Azuréens : Henri-Philippe Lepage (Malongo), Michel Baravale (APAVE), Philippe Stefanini (Team Côte d’Azur) ou Christian Gazquez (Pôle PASS).

 
Deux des atouts de Christian Estrosi dans sa quête industrielle azuréenne
Une réussite que ce premier palier pour Bernard Kleinhoff : «Les réseaux ont bien fonctionné. Les pôles de compétitivité, les syndicats professionnels ont fait remonter l’information.» Et Christian Estrosi de placer cette thématique précise en tête sur la liste des priorités : «Ce qui se dégage de ce rapport d’étape, c’est une urgente ré-organisation de la politique industrielle de notre pays en filières. Je prends l’exemple de ce qui se passe actuellement avec Renault, qui avait laissé entendre qu’il pourrait lancer la production de sa Clio IV en Turquie. Pourquoi? Parce que contrairement aux modèles allemand ou britannique, qui eux ont su préserver leurs filières et sur lesquels nous avons perdu 25% de parts de marché en terme de production ces dix dernières années, lorsque Renault décide de lancer un nouveau produit, tout le monde n’est pas dans la boucle: j’entends par boucle le cycle des sous-traitants, souvent pris au dépourvu devant la demande, qui n’ont pas eu le temps d’organiser un calendrier, de déposer des brevets, ce que font les Allemands ou les Japonais. La relation donneur d’ordre / sous-traitant s’affaiblit et entraîne de fait des délocalisations que l’on pourrait éviter. Il faut briser cette spirale, c’est une unanimité auprès des participants à ces Etats généraux, et bien évidemment auprès des représentations syndicales. Notre exigence ? Remodeler dans notre pays une organisation en filières plus performante, qui nous permettra de lutter efficacement contre ces délocalisations.»

Deuxième axe dégagé : «Donner des marges en innovation et en compétences. Ce qui passe par une réduction des charges, qui pénalisent lourdement l’investissement productif. En France, le coût de production est bien trop élevé, notre regard doit être au niveau européen : d’où l’importance d’une taxe carbone, appliquée par tous. Ainsi, nous couperons net toute envie pour Renault d’aller construire sa Clio en Turquie, puisque cela coûtera plus cher que de la fabriquer en France… Même chose pour d’autres secteurs et entreprises, comme Alcatel qui a eu tendance à délocaliser énormément de postes R&D et de production ces dernières années.»

Une révolution industrielle qui passe aussi par le volet social: «Je ne veux pas que dans cette ré-organisation de notre stratégie, les salariés soient une variable d’ajustement. Nous avons à nourrir une politique de ressources humaines, qui permette à chacun d’exercer son métier, d’être accompagné en matière de formation et de qualification tout au long de sa carrière. Un volet social indispensable, qui respecte la place de l’homme dans l’entreprise, c’est pour moi la première des exigences. Certains ont l’habitude de me qualifier de «ministre des ouvriers», et quelquefois les patrons me le reprochent un peu… Ce n’est pas grave. Je veux réhabiliter les mots «usine» et «ouvrier».

Et si ces Etats généraux sont activés dans toutes les régions de France, Christian Estrosi n’en oublie pas pour autant son rôle local : «Aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes, l’industrie représente 30.000 emplois. Le tourisme 70.000… Sophia a gardé une forte attractivité, et par ma position stratégique au ministère, alors que l’année s’annonçait difficile, j’ai pu préserver l’activité, et si quelques pertes d’emplois et d’entreprises sont à déplorer, d’autres structures, et pas des moindres, se sont installées : Lundbeck, premier laboratoire de biotechnologie du monde, Intel, le géant américain des télécoms, Gemplus, le champion français des cartes à puce… J’ai obtenu de Thalès qu’il installe son siège social pour les satellites de télécommunication à Cannes, et d’y investir 30 Ma pour étendre la surface de production et de R&D. Et surtout, nous avons mis cette année l’OIN en ordre de marche : après Sophia il y a 40 ans, ce sont 10.000 hectares qui sont désormais alloués à ce second «cluster» tourné vers la croissance verte. Enfin, j’ai demandé à Bernard Kleinhoff, en marge des Etats généraux, de fédérer les industriels du département, et de me présenter un livre blanc de l’industrie locale. Bien évidemment, je prendrais largement en compte leurs conclusions pour tracer les orientations à venir.» Réponse dans un mois et demi pour la remise de cet autre diagnostic.

Propos recueillis par Isabelle Auzias

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 15 janvier 2010)