Industrie
UPE 06
Livre
 

Un pays de cocagne pour les entreprises ?

Initiative unique en France, le monde et l’histoire économiques de la Côte d’Azur se déclinent en version papier glacé sous la forte impulsion de l’UPE 06. Un tour d’horizon instructif. Et quelques clefs pour l’avenir.

Terre d'Azur
L’on aurait pu penser que des terres plus industrielles, ou tout au moins plus industrieuses, auraient initié un tel projet avant la Côte d’Azur. C’était sans compter sur la campagne de promotion instaurée sous la présidence Lachkar au sein de l’Union patronale du département. L’on aurait pu penser aussi que Sophia, pour ses 40 ans, aurait revendiqué une paternité plus affirmée. Mais «Pays d’Azur, terre d’entrepreneurs» ne cultive pas l’élitisme d’un littoral grouillant ou d’une technopole en mutation. Bien au contraire. En parcourant les chapitres rythmés d’anecdotes, l’autochtone ne sera pas pris au dépourvu : c’est de la montagne que sont venues les forces vives, les entrepreneurs, français ou italiens, «subventionnés» par de riches fortunes issues d’autres contrées, plus lointaines, plus pluvieuses. Au delà du prestige se dessine une histoire parallèle, emplie de paradoxes et de bon sens paysan. Les héros de cette biographie où belles enseignes et grandes dynasties se découvrent : les bâtisseurs, les parfumeurs, les matières grises d’ici et d’ailleurs, toute une masse laborieuse côtoyant les bourses les plus opulentes. Un équilibre fragile qu’il nous faudra aujourd’hui préserver pour aller de l’avant. Et un magnifique ouvrage qui désormais, fait figure d’ambassadeur de première ligne pour de potentiels et espérés investissements.

 
Et si la belle ouvrage, portée par l’analyse et les recherches de notre collaborateur Jacques Bruyas et les magnifiques photographies de Franck Follet, a suscité les compliments dès sa parution, elle se veut aussi le symbole d’une réflexion orale entre chefs d’entreprise d’aujourd’hui, désormais éclairés par une histoire riche d’enseignements. Car les maux d’hier n’ont jamais été effacés par le temps : la montagne continue à perdre du terrain face à un littoral surpeuplé malgré les efforts des collectivités, Grasse restera toujours la capitale des parfums… et une enclave en terme de transports et de déplacements. Et les exemples sont nombreux. L’histoire serait-elle un perpétuel recommencement ? Pas toujours. Il y eut quelques salvatrices opportunités, comme l’installation d’IBM à la Gaude, véritable moteur qui engendra d’autres délocalisations de grands groupes. Il y eut aussi ce formidable coup d’accélérateur insufflé par Sophia-Antipolis. Il y eut surtout d’avisés visionnaires, qui misèrent sur un aéroport international ou sur un tourisme de congrès un peu avant l’heure. Il y eut enfin l’envie d’entreprendre, pour tout un peuple habitué à la pauvreté d’une terre aride, aux faibles ressources, mais au climat propice à un quotidien supportable.

Une envie. Car là est tout l’enjeu de ce livre. Pour Bruno Valentin, vice-président de l’UPE 06, «à une époque où l’image de l’entreprise est parfois malmenée, nous avons voulu témoigner pour les générations futures. Convaincus que cet ouvrage fera aussi naître des vocations. Nous avons plus que jamais besoin de belles histoires.» Et Dieu que celle-ci est belle… Une terre partie de rien, une agriculture soumise aux rudesses du soleil et à une topographie cabossée, isolée, pas même française dans sa partie la plus excentrée, sortie d’un néant par quelques hivernants aventuriers, qui y découvrent les douceurs d’une côte presque vierge, un microcosme à construire, à inventer. Ainsi le livre débute-t-il sur les vertus d’un tourisme naissant, conforté par l’arrivée du chemin de fer à la fin du XIXème siècle, là où tout bascule, dans un grand nuage de vapeur. Si les grands hôtels sont déjà là, c’est bien du rail que viendra le véritable développement. L’engouement qui, du séjour hivernal d’origine, se déplacera sur l’été, laissant une place, à la saison froide, aux activités sportives en montagne. Première conséquence (et chapitre 2): le grand boum du BTP, immeubles, routes, tout reste à faire, et il est cocasse de se replonger dans les incertitudes de nos ancêtres concernant le tracé de la ligne de chemin de fer littorale...

 
Valérie Castera, Bruno Valentin, Laurent Lachkar et Jacques Bruyas
Mais il est quelques spécificités locales dont nos étrangers mécènes ne peuvent se prévaloir, comme la parfumerie, la poterie, la verrerie, seules industries «d’origine» qui perdurent encore aujourd’hui, aux côtés d’une oléiculture plus étendue sur l’arc méditerranéen. Quelques belles envolées aussi, comme l’industrie cinématographique, un temps reine sur la Côte d’Azur, reléguant ses concurrentes loin derrière elle. L’histoire est ainsi faite, et tout n’est pas rose au pays du bleu. Et le danger ne vient pas forcément de l’intérieur, mais d’un afflux peut-être trop important de bonnes volontés entrepreneuriales, comme l’a souligné Jacques Bruyas dans ses propos lors des conférences qui ont accompagné la sortie du livre. Pour lui, la quantité ne serait pas signe de bonne santé, et le salut viendra d’une qualité retrouvée. Et la Côte d’Azur, victime de son soleil et de ses fortunes, continue à susciter toutes les convoitises… PACA se classe inlassablement au Top 3 des régions les plus attractives de France. La main d’œuvre se raréfie, les artisans sont en galère, ne sachant à qui transmettre leurs ancestraux savoirs. A l’élitisme touristique des années 60 a succédé l’appât du gain facile. Et certes, la Côte est loin d’être seule dans cette course internationale au profit. Mais chez nous plus qu’ailleurs, dans un pays où brillent mille paillettes, cette qualité reste cruciale. Loin de s’enfoncer dans l’une de ces pures contradictions dont il a le secret, Jacques Bruyas soulève un épineux problème. Mais qu’est-ce qu’une terre d’entreprises, si ce n’est un endroit qui attire, où l’on souhaiterait s’installer, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs… C’est peut-être cela ; c’est sans doute ici.

Hommage à notre ministre local : n’en déplaise à certains, la Côte est industrielle, à sa façon, et depuis toujours, malgré son 95ème rang au niveau national. Tourisme, nouvelles technologies, services, tout un tissu qui s’organise sur un espace réduit et compté, pour 61.000 entreprises de 1 à 9 salariés recensées, et 508 seulement de plus de 500 âmes. Là demeure notre faiblesse. Et c’est aussi de l’histoire… Qui aujourd’hui cherche à ré-équilibrer les forces pour gagner en dynamisme, combattant paradoxalement un immobilisme endémique côté TPE. Pour remporter la manche du IIIème millénaire, il faudra se montrer prudents, et se fier à cette histoire, à ces hommes qui ont bâti les fondations de l’économie locale. L’espoir aujourd’hui se nomme OIN. L’avertissement de Maurice Papo, ex directeur scientifique d’IBM France, est clair : «Une terre peut être fertile… ou pas. Une terre, si on ne sait pas la cultiver, on n’en tire rien.» Avis aux décideurs, aux politiques, aux entrepreneurs : ne gâchons pas ce divin terreau, et apprenons de l’histoire en lisant le livre pour construire un bel avenir…

Isabelle Auzias

(Tribune Bulletin Côte d'Azur - Edition du 8 janvier 2010)