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journal n°739 - publié le 30/04/2014

Quand TED débarque à Cannes

Près de 500 personnes étaient réunies au Palais des Festivals le 26 avril dernier pour assister au premier TEDxCannes, avec pour thème Happiness and Business.

TED, pour Technology, Entertainment and Design. Des conférences organisées depuis 1984, à l’origine en Californie, qui sont aujourd’hui gérées par la Sapling Foundation, une organisation à but non lucratif. Sa mission : partager des idées qui méritent d’être diffusées (ideas worth spreading) et, disons-le clairement, des idées pour changer le monde.

 

Depuis 1990, la conférence TED se tient tous les ans en Amérique du Nord (à Vancouver cette année) : sur une semaine, une cinquantaine d’intervenants venus d’horizons divers s’expriment pendant 18 minutes sur des sujets variés… Bill Clinton, Al Gore, l’inévitable Bono, ou encore l’inventeur du web Tim Berners-Lee figurent parmi les plus illustres de ces orateurs. Mais certains sont des anonymes, ou en tout cas l’étaient avant de participer.

Car les conférences TED sont mises en ligne et téléchargeables sur le net, et ainsi accessibles à tous. L’une des interventions les plus marquantes et les plus célèbres est celle de Jill Bolte Taylor, une neuro-anatomiste américaine, qui raconte avec beaucoup d’humour et d’émotion l’attaque cérébrale qu’elle a elle-même subie, ce que l’on peut qualifier de chance inouïe pour une spécialiste du cerveau, et comment cet accident a changé sa vision de la vie.

 

Mais TED s’est décliné en plusieurs évènements, notamment les TEDx. Le principe : des conférences TED organisées de manière indépendante dans des villes partout à travers le monde, et validées par «le siège». «Il y a une douzaine d’années, ils ont eu l’idée de permettre à d’autres de postuler. Si le projet est crédible, ils vous accordent la licence», explique Norbert Barré, organisateur de ce premier TEDxCannes, qui prenait le relais du TEDxSydney qui s’était tenu le matin-même. Une vraie communauté internationale.

 

 

 

«Il manquait un événement comme celui-ci sur la Côte d’Azur»

 

Arrivé dans la région il y a deux ans, l’organisateur du TEDxCannes, qui dirige les agences Société Générale de l’ouest du département, a souhaité s’impliquer pour son territoire. Questions à Norbert Barré.

 

Pourquoi avoir organisé un tel événement ?

Par mon métier, j’étais très proche du milieu entrepreneurial. Lorsque je suis arrivé dans le département, j’ai pensé qu’il serait intéressant de faire quelque chose pour l’attractivité du territoire. J’ai souhaité fédérer l’ensemble de la communauté business des Alpes-Maritimes, notamment Team Côte d’Azur, l’UPE 06 ou le Club des Dirigeants, qui nous ont soutenus pour cet événement. TED, ça veut dire Technology, Entertainment, Design. La
technologie c’est très symbolique de Sophia, l’entertainment c’est Cannes et Grasse, la capitale des parfums, et le design est partout. Symboliquement, c’est The Sustainable Design School (Nice) qui a porté ce dernier volet.

TED n’existait pas ici, mais ça m’a semblé tout à fait symbolique du département. Il manquait un événement comme celui-ci sur la Côte d’Azur. ça aurait d’ailleurs pu s’appeler TEDx Côte d’Azur, mais TED ne valide que les noms de ville. Et Cannes est connue partout dans le monde.

 

Comment ont été choisis les intervenants ?

Ce sont des rencontres diverses et variées. Le lien entre eux, c’est la technologie, le design et l'entertainment, nous l’avons traduit par capital humain. Sur 14 intervenants, deux tiers sont reliés au territoire: ils sont d’ici, ou ont des activités ici. Deux tiers s’expriment en français, et un tiers en anglais.

C’est un événement local, régional, national, international et même mondial avec le web.

 

Qui sont les 500 participants inscrits ?

Il y a des étudiants, des actifs, des retraités, qui viennent de toute la région. TEDx est une communauté d’adhésion. ça rassemble beaucoup de gens pour qui l’innovation, la créativité, c’est important. Des gens prêts à écouter de nouvelles idées qui vont potentiellement changer la vision du monde... et changer le monde. Nous avons souhaité créer un TEDx qui compte en France, qui aura une certaine envergure.

 

Une expérience à renouveler ?

J’espère, ça dépendra du territoire, je fais ça pour promouvoir l’attractivité du département. Si le territoire nous dit «banco, ça nous a plu, nous sommes prêts à repartir pour une prochaine édition», alors on recommencera.

 

 

 

 

"Au coeur de TED, il y a la culture TED"

 

On s’attendait, d’après le manifeste publié sur le site internet de l’événement, à avoir quelques éclairages sur la possibilité de concilier (ou pas) bonheur et travail. Avant d’introduire les débats (qui devaient être précédés d’un «éveil corporel en douceur sur la plage»), Norbert Barré a invité tous les participants à se tourner vers leur voisin pour se présenter et échanger quelques mots. Un peu comme à l’église, au moment d’avoir un geste d’amour envers son prochain. Puis on est entré dans le vif du sujet, avec les interventions d’orateurs d’horizons divers.

Parmi eux, Sandra Meunier, art-thérapeute, a expliqué comment elle aidait les malades à se centrer sur le positif. Plus tard, elle est revenue en Annabelle, la «nez-toile», et a invité toute la salle à se remémorer ses moments de joie avant de mourir («pour de faux»).

 

Ceux qui réfléchissent

 

Le philosophe Vincent Cespedes a cité des exemples de sociétés dans lesquelles les ouvriers s’auto-gèrent, parce que «ce qui rend heureux dans le travail, c’est la responsabilité, alors que la hiérarchie infantilise.»

Dans le même registre, Navi Radjou, consultant international spécialisé dans l’innovation et le leadership, a expliqué qu’un bon leader n’est pas un Superman mais quelqu’un qui révèle le potentiel de chacun de ses employés en lui donnant un objectif noble.

Plus concret, le sound designer (consultant son) Julian Treasure a expliqué l’importance du design sonore, trop souvent négligé à la faveur du visuel. Il a mis en avant la manière dont le bruit nous affecte, et comment le taylorisme a confondu économies et productivité. «Le bruit est le premier motif de plainte dans les bureaux modernes, alors qu’un bon environnement sonore au travail nous rend plus heureux, en meilleure santé et donc plus productifs.» En anglais dans le texte : good sound = good business. A méditer... en silence.

 

Ceux qui surfent

 

20.000 lieues sous les mers, le «mérien» Jacques Rougerie était venu présenter Sea Orbiter, «un vaisseau d’exploration pour bâtir la civilisation des Mériens». Il développe une «architecture bionique pour créer une civilisation sous-marine». Et son Sea Orbiter sera «une sentinelle des océans, avec pour mission de l’explorer pour éduquer les hommes sur son rôle pour la planète, renforcer les nouveaux rapports entre l’homme et l’océan et transmettre aux jeunes les valeurs de la blue society.»

A la surface, Marc Van Peteghem, architecte naval, a plaidé pour un moteur éolien sur les bateaux, qu’ils soient de croisière, de pêche ou de plaisance, pour moins de pollution, plus d’économies et de silence.

Le designer Fabrice Peltier a cité sa Mémé Jeanette qui disait déjà que «le design, ça sert pas forcément à faire joli».

Venu en marin voisin, Frère Marie-Pâques, le moine chef d'entreprise, a défini la joie comme le fruit de la paix, «avec soi-même, avec les autres et avec son Dieu pour le croyant»: l’acceptation et le don de soi gratuit et désintéressé. «L’amour intéressé déçoit parce que l’on est toujours frustré». Côté concret, le chef d’entreprise a présenté son Clos de la Charité et le parrainage de pieds de vignes qui permet de faire des dons aux associations.

 

Ceux qui cherchent

 

Passons à du tangible : l’entrepreneur Bertin Nahum a montré comment la réalité a rejoint la science-fiction dans les domaines de la médecine et de la biologie. Il a évoqué son projet VERE, qui permettra aux paralysés de contrôler un robot à distance par la pensée. En rappelant que la révolution du cerveau, «l’enjeu du XXIe siècle, qui fascine et effraie», pose surtout des questions d’éthique.

Le chercheur Pierre-Yves Oudeyer, qui travaille sur les mécanismes de la curiosité infantile modélisés sur des robots, a présenté Poppy, un humanoïde imprimé en 3D et disponible en open source pour que tout le monde puisse le construire, l’adapter à son propre projet et partager ses travaux sur un site internet dédié.

Toujours technique, l’artiste allemand Sebastian Fleiter tente de démystifier l’électricité, et se balade dans les festivals d’Europe avec son Hôtel Electrique, sorte de caravane dans laquelle on loue une consigne pour recharger son smartphone avant de retourner filmer l’intégralité d’un concert (puisque maintenant, on ne regarde plus la scène, mais l’écran). Mais ça n’est pas tout, son installation est bien plus vaste et comporte des ateliers ludiques pour comprendre et arrêter d’avoir peur de l’électricité.

 

L’une des plus belles interventions de ce TEDxCannes aura été celle de Zhang Zhang, soliste de l’orchestre philarmonique de Monte-Carlo. Après une trop courte performance, elle a présenté son violon et son archet : «ce sont mes partenaires de vie, à la fois happiness et business pour moi».

Après avoir entendu son histoire familiale, du début du siècle dernier à la Chine de Mao et aux camps de travail, on comprend mieux son engagement caritatif via son association Zhangomusiq, qui organise des concerts dont les profits sont destinés à bâtir une école de filles en Afghanistan, à reconstruire les toits d’écoles aux Philippines ou au Japon, à soigner les tortues en Méditerranée ou à acheter du matériel pour le foyer des Petites sœurs des pauvres à Nice.

Et d’instaurer une relation quadrangulaire dans la musique : à l’artiste et au public, elle ajoute les sponsors et les œuvres de charité, «parce qu’ensemble, nous sommes meilleurs.»

 

 

On a ri, on a pleuré, on a écouté des histoires intéressantes, des parcours de vie, et les 500 participants (qui avaient quand même déboursé 120€ pour l’occasion, 160€ avec l’option cocktail au Majestic) avaient visiblement l’air ravi. Certes.

Mais, malgré la qualité de certains orateurs, on n’est pas sûr d’avoir toujours vu le rapport entre le thème et les 14 interventions qui ont rythmé cette demi-journée en forme de galop d'essai.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier réalisé par Lizza Paillier