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journal n°737 - publié le 17/04/2014

L'Europe vue par Nicole Fontaine : «qui aime bien châtie bien»

«Je suis et je demeure une Européenne convaincue. Mais on peut ętre une Européenne convaincue et une Européenne critique».

Conviée le 20 mars dernier par la Maison des Sciences de l'Homme et de la Société de l'Université Nice Sophia Antipolis, l'ancienne présidente du Parlement européen a présenté, à quelques semaines des élections, un constat lourd d'incompréhension et de doute à l'égard de l'Europe. En exprimant d'abord un regret : «nous n'avons pas suffisamment mis en valeur les acquis formidables de la construction européenne.»

Elle cite évidemment la paix, les valeurs de la démocratie, mais aussi la constitution d'un grand marché intérieur, la cohésion sociale, la PAC «si vilipendée mais qui a tout de même permis de maintenir l'agriculture dans certains pays», la monnaie unique «qui, quoiqu'on en dise, est un progrès considérable qui a évité les dévaluations sauvages qui ravageaient des pans entiers de nos économies», ou encore la coopération universitaire, les progrès en matière de protection de l'environnement ou du consommateur...

 

«Mais l'Europe a pu heurter et décevoir ceux qui la connaissaient mal.» Et le désamour était déjà palpable avant la crise de 2008 : rien qu'en France, le peuple a dit non à la constitution européenne en 2005 et, bien avant cela, le oui était passé de justesse au référendum de Maastricht. «Aujourd'hui, le fossé entre les décideurs et les citoyens s'est creusé. Et les sondages prévoient, dans tous les pays, des scores d'un niveau jamais égalé pour les partis souverainistes, les eurosceptiques.»

 

Mais pourquoi tant de haine ?

 

Pour Nicole Fontaine, l'Europe a heurté à cause d'une communication insuffisante : «les citoyens ont la perception d'une Europe bureaucratique, technocratique. On ne sait pas qui fait quoi. Et surtout, l'Europe a donné la perception d'une dérive libérale, avec cette impression qu'elle a subi la mondialisation plus qu'elle ne l'a maîtrisée.»

L'Europe a heurté, et l'Europe a déçu. En premier lieu par l'absence d'une politique extérieure commune, «une lacune grave à laquelle nous essayons de remédier. Mais il faut bien dire que nous avons été particulièrement absents : pas de voix commune dans le processus de paix au Proche-Orient, un silence assourdissant lors du Printemps arabe...» Et pas beaucoup mieux en Géorgie ni en Ukraine.

Autre motif de déception : un manque de visibilité. Où va l'Europe ? «Lors de l'adhésion des 12 pays d'Europe centrale, on n'a rien expliqué. On n'a pas dit haut et fort que c'était la réunification de la famille européenne, séparée si longtemps par les avatars de la guerre. Ni que c'était un formidable projet économique, avec près de 100 millions de citoyens qui intégraient le marché commun. Ça a été incompris.» Nicole Fontaine évoque également le sentiment d'un couple franco-allemand en panne : «depuis le tandem Chirac-Schröder, une certaine fracture s'est produite.»

 

Puis vint l'idée, impulsée par les Belges, d'une constitution pour supplanter tous ces traités auxquels personne ne comprend rien. «Un projet enfin lisible et dans lequel on réunirait un certain nombre d'éléments fédérateurs qui conforteront l'idée que nous sommes une communauté de cultures, de destins partagés, et qu'il existe des valeurs européennes très fortes.» Oui... mais non : refus catégorique de la France et des Pays-Bas. Et le sentiment de Nicole Fontaine, c'est que ce n'est pas le concept-même de constitution qui a été rejeté : «tous les éléments fédérateurs qui y figuraient (la Charte des droits fondamentaux, le drapeau, l'hymne...) n'étaient pas en cause dans les critiques des citoyens, me semble-t-il. Le projet a été rejeté pour des raisons multiples mais notamment à cause de la perception d'une dérive libérale, alimentée par la polémique autour de la directive Bolkestein qui comportait une clause qui, incontestablement, était un appel au dumping social.»

 

Aujourd'hui, le désamour est accentué sous l'effet de la crise et de la politique de rigueur «imposée aux citoyens dans qu'on leur présente dans le même temps un horizon visible. Mais beaucoup ont pris conscience, à l'occasion de cette crise, que le chacun pour soi serait meurtrier, notamment à cause de l'interdépendance de nos économies. On a aussi pris conscience que la construction européenne comporte des lacunes qu'il faut combler. C'est nouveau, on assiste à l'émergence du «pas assez d'Europe», par opposition aux détracteurs du «trop d'Europe». On se rend compte qu'une monnaie unique sans coordination des politiques économiques, budgétaires, financières, sans l'assortir d'une harmonisation fiscale, est une gageure. C'est une prise de conscience brutale et nécessaire. Je n'ai pas peur de dire qu'il aurait fallu aller plus loin dans le partage volontaire des souverainetés nationales.»

 

«L'Europe est au milieu du gué»

 

Pour Nicole Fontaine, quatre objectifs doivent aujourd'hui être confortés. La mise en place d'un mécanisme européen de stabilisation pour pouvoir venir en aide aux pays défaillants, la surveillance de nos politiques budgétaires («on a progressé sous la poigne énergique de Merkel»), la mise en place l'union bancaire, «une entreprise laborieuse mais un beau projet efficace pour éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets, surveiller par la BCE les quelques 6.000 banques et les obliger à séparer leurs activités bancaires de leurs activités spéculatives (et tout cela fait grincer quelques dents).» Enfin il faut faire évoluer les missions et le rôle de la BCE.

«Certains pensent que c'est le moment de renforcer l'intégration et la solidarité européennes, dans une démarche spécifique, à inventer. Mais à assortir d'une priorité absolue : renouer avec la croissance (qui patinait déjà avant la crise) pour restaurer la crédibilité de l'Europe auprès des citoyens.»

 

Et maintenant ? «L'Europe est au milieu du gué : elle a le choix entre se dissoudre, comme le souhaiteraient les Britanniques (Cameron a annoncé un référendum sur la sortie de la Grande-Bretagne de l'UE), ou se renforcer. Il n'y a pas de troisième solution.» C'est la conception libre-échangiste contre celle d'une Europe communautaire, solidaire, plus fédérale. Et si cette voie était retenue, elle poserait le problème du maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'UE.

Peut-on imaginer un nouveau projet de constitution ? «Ça a été évoqué une seule fois par Angela Merkel (qui n'a pas pour habitude de parler à la légère), mais la réflexion n'a pas suffisamment mûri. Le prochain renouvellement des responsables européens sera très important.»

 

Beaucoup d'inconnues mais une certitude : tout le monde s'entend pour préconiser une profonde réforme des méthodes en vigueur au sein des institutions. Que l'UE arrête de se préoccuper des bouteilles d'huile d'olive dans les restaurants, et qu'elle s'occupe des vrais problèmes : «la dimension sociale, l'emploi, est un domaine prégnant où l'on attend l'Europe, comme la politique extérieure. Mais ne nous y trompons pas : ceci suppose un infléchissement des traités vers un plus grand partage des compétences.»

Les Etats membres seront-ils prêts à l'accepter ? «C'est la grande inconnue qui dépendra du volontarisme des personnalités qui seront élues ou nommées à la direction des institutions européennes.»

 

 

 

Lizza Paillier

 

 

 

 

Repères

 

Elue au Parlement européen de 1984 à 2009 (avec une interruption de deux ans durant lesquels elle a occupé le poste de ministre déléguée à l'industrie), Nicole Fontaine est la deuxième femme à avoir présidé l'institution, de 1999 à 2002, 20 ans après Simone Weil.

Avocate au barreau des Hauts-de-Seine, elle enseigne depuis cinq ans le droit européen et l'intégration européenne à l'Institut des sciences politiques de Paris et à l'Université Nice Sophia Antipolis, où elle est titulaire d'une chaire Jean Monnet ad personam sur l'intégration européenne.