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journal n°720 - 12/12/2013
Intérim : sous la coupe des pays de l’Est
Après le BTP, le secteur dénonce ces sociétés étrangères low cost qui séduisent entreprises et collectivités.

L'intérim subit à son tour cette délocalisation imp ortée via personnel intracommunautaire détaché. Prism'Emploi, regroupant 600 sociétés d’intérim en France, met directement en cause l’intervention de ces sociétés à bas coût venant de Bulgarie, de Roumanie ou de Pologne. En toute légalité, elles proposent du personnel détaché 30% moins cher, car les charges sociales sont assumées par les pays émetteurs.

Situation d’autant plus inconfortable que le marché de l’intérim subit la crise de plein fouet, avec un recul sur un an de 6,8% des effectifs placés. Le  BTP, qui représente 15,5% de ces effectifs intérimaires, chute de 5%. L'industrie affiche quant à elle un repli de 7,3%. 

 

mb_13_dec__raiola_p1_300Notre région est l’une des plus touchées avec un recul général de 12,5%. Plus globalement, Prism’Emploi évalue à 300.000 le nombre de salariés détachés en France venant de ces pays de l’Est dont un tiers dans le BTP et un quart dans l’industrie, pour près de 20% dans le travail temporaire. «C'est une concurrence parfaitement déloyale», constate Marc Raiola, PDG d’Interima, société locale de travail temporaire qui réalise 2.500 contrats par an pour un chiffre d’affaires de10,3M€.

Hélas en période de crise, les entreprises succombent à l’offre alléchante de ces sociétés. Dans le département, l’intérim a reculé de plus de 12% sur un an (soit 3.400 emplois temps plein). «Sur le chantier du grand stade, on a recensé jusqu’à 100 salariés détachés venant des pays de l’Est. Même le futur hôpital Pasteur, financé sur fonds publics, a contracté avec des sociétés étrangères qui ont envoyé des ouvriers roumains.»

Certaines sociétés de travail temporaire françaises se fournissent en main d’œuvre via leurs filiales délocalisées sur des fiscalités plus complaisantes.

 

Confronté à cette évolution, le niçois Interima revoit son modèle : «nous développons d’autres activités, comme le recrutement ou la formation. Nous allons nous recentrer sur des  intérimaires embauchés en CDI chargés de répondre à la demande de nos clients dans des secteurs d’activité en tension, comme l’industrie ou la logistique. Ce personnel parfaitement formé sera calibré pour répondre aux demandes réelles de nos clients partenaires et fidèles.»

Fin novembre Prism’Emploi, organisation professionnelle nationale qui regroupe les entreprises de travail temporaire françaises, soutenait le plan national de lutte contre le travail illégal et le détachement abusif présenté récemment par le ministre du Travail. «Combattre les abus d’entreprises européennes qui détachent des travailleurs en France sans en respecter la législation est primordial pour assurer notre compétitivité» confirme Gilles Lafon, président de Prism’Emploi.

«Rappelez-vous l’affaire des abattoirs Gad, qui avaient embauché une centaine de travailleurs roumains dans le Morbihan, alors même qu'étaient supprimés 900 emplois dans le Finistère... L'entreprise fait des économies sur les charges sociales qui sont payées, comme le prévoit la directive européenne, dans le pays d'origine. En plus ces travailleurs, recrutés via une société d'intérim étrangère, toucheraient moins de 600€ par mois.

L’organisation demande le renforcement des contrôles opérés par l’Inspection du travail, l’accroissement de l’arsenal législatif national pour mieux sensibiliser maîtres d’ouvrage et donneurs d’ordres, et le développement des conventions entre administrations et branches professionnelles concernées. Un premier pas pour stopper les dérives actuelles».

Prism’Emploi rappelle par ailleurs l’enjeu impor-tant des négociations européennes de ce 9 décembre.La proposition de directive discutée vise en effet à renforcer les conditions d’application de la directive «détachement» de 1996 afin de mettre fin aux nombreux abus constatés.

 

 

> La réponse du polonais In Temporis  au français Prism’Emploi

 

pierre_maksymowicz_prsident_din_temporis_300Pierre Maksymowicz, président d’In Temporis, société polonaise de travail temporaire qui  intervient en France, en Allemagne ou en Belgique avec du personnel intracommunautaire détaché, se défend. 

 

Quel est le coût réel de votre intervention sur le marché français ?

 

«Nos salariés détachés touchent un salaire net français, nos charges sociales sont effectivement plus faibles car acquittées en Pologne. Toutefois, nous prenons à notre compte les frais d’hébergement et de déplacement du personnel polonais détaché. Nous réglons à l’administration fiscale française l’impôt sur le revenu de ces salariés car nous sommes inscrits au fichier des entreprises étrangères.

Le coût réel facturé de notre mission à une entreprise française n’est donc pas d’un différentiel si impo rtant, par rapport aux sociétés intérimaires françaises. Nous intervenons surtout dans des régions à fort déficit de main d’œuvre. Ainsi, nous venons de conclure un marché avec une industrie agroalimentaire pour fournir 50 salariés de septembre à fin décembre, répondant en cela à une carence locale.

Cette entreprise peut ainsi assumer sa production saisonnière. Notre personnel est parfaitement formé aux consignes de sécurité et d’hygiène. La variable hébergement reste un facteur imp ortant. Elle nous empêche, par exemple, de répondre à la demande de l’hôtellerie ou de la restauration dans des régions à forte fréquentation touristique.»

 

Alors pourquoi cette alerte de Prism’Emploi ?

 

«Certaines sociétés jouent sur la réglementation européenne pour porter une concurrence déloyale en France en ne s’acquittant pas de toutes les obligations. Car toutes n’ont pas notre déontologie. Elles ne disposent souvent que d’une simple boîte aux lettres en Pologne ou en Roumanie.

Au sein du Syndicat professionnel de travail temporaire polonais, je fais actuellement du lobbying pour dénoncer ces pratiques préjudiciables à notre image. Il n’en reste pas moins qu’en Pologne, le niveau de salaires rejoint celui pratiqué en France, et nous commençons à avoir du mal à recruter du personnel. Nous développons un département recrutement, car la main d’œuvre polonaise est de grande qualité. Le secteur santé en France est d’ailleurs particulièrement demandeur. Et même Pôle Emploi passe régulièrement des annonces dans les journaux polonais pour trouver du personnel qualifié.

D’autre part, certaines sociétés intérimaires françaises, si promptes à dénoncer notre intervention, possèdent des filiales dans les pays de l’Est et font également du détachement.

Notre offre intérimaire permet à des entreprises françaises d’obtenir une main d’œuvre qualifiée pour faire face à la variation d’un cycle de production et conserver ainsi leur activité en France. Elles peuvent en profiter pour surclasser leur personnel permanent vers des postes plus nobles ou plus qualifiés.» 

 

 

 

 

==> REPERES : Les salariés détachés en France

 

  • En 2013, le ministère du Travail évalue à 33.000 le nombre des salariés détachés en équivalent temps plein tous secteurs confondus (contre 25.000 en 2012 – source Les Echos).
  • Ils seraient en fait plus de 300.000 (source CGT via AFP, estimation bien sûr officieuse).
  • Le BTP concentre 42% de ces détachements, le segment du travail temporaire 19% (équivalent temps plein), l’industrie 15% (source Les Echos).
  • Côté nationalités représentées, les Polonais arrivent en tête (18%) devant les Portugais (15%) et les Roumains (13%).
  • Via le Plan national d’action contre le travail illégal, près de 1.500 contrôles ont été effectués en 2012 (chiffres ministère du Travail). Six sur dix ont touché des entreprises ayant déclaré au moins un salarié détaché. Cible : le BTP (70% des contrôles).
  • En moyenne, un travailleur détaché accepterait des contrats jusqu’à 40% moins cher que la main d’œuvre locale.

 

 

 

 

 

 

Michel Bovas