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Vendredi 4 octobre 2013 l Tribune Bulletin Cte d¡¯Azur l
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Le Point, 26/9/2013
La violence est dans l'escalier
Par Jean-Didier Vincent, neuropsychiatre et neu-
rologue, membre de l'Acad¨¦mie des Sciences et de
l'Acad¨¦mie de m¨¦decine.
Pour Raskolnikov, le jeune assassin de Crime et
chtiment, l'escalier repr¨¦sente ¨¤ la fois les paliers
¨¦tag¨¦s -comme l'Adn- o¨´ s'accomplit son forfait et
la cage o¨´ il se d¨¦bat dans un monde de mis¨¨re et
de m¨¦chancet¨¦.
Confront¨¦ au mal, Porphyre, le juge, sait qu'il faut
ruser. Apr¨¨s trois entretiens, "duel du chat et de
la souris", ne subsiste que sa compassion pour le
meurtrier qui, d¨¦vor¨¦ par la culpabilit¨¦, finira par
avouer. Le g¨¦nial roman de Dostoevski (1867)
d¨¦crit le combat sans fin auquel se livraient la
violence et la justice, dans lequel Mme Taubira
pourrait incarner le rle de Porphyre.
Les psychiatres am¨¦ricains insoucieux des vicissi-
tudes de l'me slave ont d¨¦fini un ensemble codifi¨¦
de troubles du comportement, les Ied (intermittent
explosive disorders), qui affecteraient 10 millions
d'individus aux Etats-Unis. Sans raison apparente,
le sujet plonge dans la violence. (...)
Le diagnostic repose sur une liste de questions
permettant d'¨¦tablir un score. En Californie, trois
quarts de la population p¨¦nitentiaire pr¨¦sentent
un profil asocial ; un quart d¨¦passe le score de 30,
consid¨¦r¨¦ comme le seuil de risque ¨¦lev¨¦ de r¨¦ci-
dive, quel que soit le milieu de r¨¦insertion. Para-
doxalement, les sujets chez qui la psychoth¨¦rapie
a donn¨¦ les meilleurs r¨¦sultats sont souvent ceux
qui r¨¦cidiveront ; ce qui peut s'expliquer par leur
personnalit¨¦ manipulatrice. Ces donn¨¦es psycho-
logiques sont confort¨¦es par l'imagerie c¨¦r¨¦brale:
une majorit¨¦ de psychopathes ont pr¨¦sent¨¦ une
atrophie du cortex pr¨¦frontal sus-orbitaire.
Qu'est-ce qu'un sujet, sinon l'expression de ses
g¨¨nes ? Le vieux couple inn¨¦/acquis sert encore
¨¤ maintenir le parall¨¦lisme entre biologique et
psychologique. Dans les pr¨¦toires, la parole des
experts domine ; les juges et les jur¨¦s sont confron-
t¨¦s ¨¤ un mur de certitudes scientifiques dont ils
ne sont pas ¨¤ m¨ºme d'¨¦valuer la pertinence. Le
journal Nature a consacr¨¦ un dossier ¨¤ un cas de
collusion entre la science et la justice (juin 2010).
Brian Dugan purgeait depuis vingt ans une perp¨¦-
tuit¨¦ pour meurtres et viols de deux fillettes com-
mis en 1980. Il comparaissait ¨¤ nouveau pour un
assassinat commis ant¨¦rieurement et pour lequel
deux pr¨¦sum¨¦s coupables avaient ¨¦t¨¦ condamn¨¦s,
puis innocent¨¦s grce ¨¤ leur Adn, et il encourait
la peine capitale. Ses avocats avaient demand¨¦
un examen de son cerveau par r¨¦sonance magn¨¦-
tique nucl¨¦aire, afin de d¨¦montrer son dysfonc-
tionnement. Ils avaient fait appel ¨¤ Kent Kiehl,
neurobiologiste du cerveau des grands criminels,
qui disposait d'un scanner ambulant. Dugan pr¨¦-
sentait bien une atteinte de la r¨¦gion sus-orbi-
taire du cortex pr¨¦frontal. Le jury d¨¦lib¨¦ra ¨¤ deux
reprises, avec finalement une sentence de mort.
La publicit¨¦ donn¨¦e ¨¤ l'affaire a mis en ¨¦vidence
la relativit¨¦ des corr¨¦lations entre les donn¨¦es
objectives sur le cerveau et l'insondabilit¨¦ de
l'me criminelle. Tout d¨¦pend du ct¨¦ o¨´ on se
place. Pour les procureurs, la psychopathie et le
risque in¨¦luctable de r¨¦cidive invitent ¨¤ des peines
ineffaables; pour les avocats, la psychopathie
t¨¦moigne de l'irresponsabilit¨¦ du criminel et jus-
tifie un placement en institution sp¨¦cialis¨¦e. Dans
les deux cas, le crime apparat comme in¨¦vitable
en raison d'une malfaon du cr¨¦ateur. Mais peut-
¨ºtre reste-t-il toujours la possibilit¨¦ d'une r¨¦demp-
tion, comme le pense Dostoevski ?
Le Monde, P. Robert-Diard et L. Leroux, 27/9/2013
Mont¨¦es d'adr¨¦naline
chez les avocats p¨¦nalistes
Ils n'aiment gu¨¨re s'¨¦tendre sur le sujet avec qui
n'est pas du m¨¦tier. Mais, entre eux, ils l'¨¦voquent
souvent. Menaces verbales, intimidations phy-
siques, pressions, agressions plus ou moins
graves, nombreux sont les avocats p¨¦nalistes ¨¤
avoir v¨¦cu, au fil de leur carri¨¨re, des moments
difficiles dans leurs relations avec les voyous qu'ils
d¨¦fendent. (...)
Tous l'admettent, les situations de violence se sont
accrues depuis quelques ann¨¦es. "Il y a un vrai
changement dans la relation entre avocat et client.
Elle suit l'¨¦volution de la soci¨¦t¨¦, confie Me Jean-
Yves Li¨¦nard (...). Nous travaillons avec une couche
de la soci¨¦t¨¦ o¨´ la violence a explos¨¦. Il suffit de
regarder le nombre de morts dans les r¨¨glements de
comptes entre bandes."
Pour les petits cads de cit¨¦s, souvent tr¨¨s jeunes,
qui veillent sur leur part de march¨¦ dans le trafic
de stup¨¦fiants, "seul compte le rapport de force. Ce
rapport se prolonge d¨¦sormais avec l'avocat, comme
avec le m¨¦decin ou le prof", poursuit Me Li¨¦nard,
qui ajoute : "les anciens voyous avaient une culture
de la d¨¦fense. Aujourd'hui, il y a une culture du
r¨¦sultat. Il y a moins de confiance. Si le r¨¦sultat n'est
pas bon, on est peru comme un tratre."
Les flots d'argent g¨¦n¨¦r¨¦s par le trafic de drogue
renforcent ce sentiment de puissance. "Ils vivent
avec l'id¨¦e que l'argent peut tout acheter, y compris
la d¨¦cision de justice, et ils sont pr¨ºts ¨¤ proposer
des sommes pharaoniques, explique Me Li¨¦nard.
Donc, si la d¨¦cision ne leur est pas favorable, c'est
qu'on ne l'a pas voulu, ou qu'on n'en a pas fait
assez." (...) Ces avocats savent l'inconfort de la
petite phrase lanc¨¦e apr¨¨s l'¨¦chec d'une demande
de mise en libert¨¦ ou un verdict de condamnation
- "L¨¤, Matre, il va falloir faire un effort, sinon a
pourrait mal se passer."
Les pressions sont multiformes. Le parent d'un
d¨¦tenu qui guette l'avocat ¨¤ la sortie d'une audience
ou d'un restaurant pour lui intimer l'ordre d'aller
le voir plus souvent en prison. La s¨¦rie de tex-
tos reus par le conseil d'un jeune homme incar-
c¨¦r¨¦ pour une s¨¦rie de vols avec violence, qui lui
reproche la dur¨¦e de sa d¨¦tention provisoire :
"Quand je sors, je vais vous fumer." Une balle de
calibre 9 mm d¨¦pos¨¦e sur le capot de la voiture.
Les "amis" menaants d'un mis en examen ou d'un
condamn¨¦ qui d¨¦barquent ¨¤ trois dans le cabinet,
terrorisent la secr¨¦taire et menacent de tout casser
si l'avocat ne les reoit pas dans l'heure.
Parfois, l'exigence est pr¨¦cise : "Maintenant, il va
falloir rendre l'argent, Matre." Certains, parmi les
p¨¦nalistes les plus chevronn¨¦s, avouent l'avoir fait.
"C'est lche, mais on n'a toujours pas le choix. On
n'est pas des h¨¦ros."
Le plus souvent, les avocats se contentent de
parler des menaces dont ils font l'objet au bton-
nier, qui informe discr¨¨tement le procureur de la
R¨¦publique. (...) Depuis le d¨¦but du mois de sep-
tembre, Erick Campana, btonnier de Marseille,
a ainsi alert¨¦ ¨¤ trois reprises le procureur de la
R¨¦publique pour des agressions ¨¤ l'encontre d'avo-
cats, et plus particuli¨¨rement d'avocates. Lui-
m¨ºme a ¨¦t¨¦ r¨¦cemment confront¨¦ ¨¤ une situation
de violence dans un parloir du centre p¨¦nitentiaire
de Luynes, ¨¤ Aix-en-Provence. Alors qu'il s'entre-
tenait avec un client poursuivi dans une affaire
de stup¨¦fiants, un autre d¨¦tenu a pouss¨¦ la porte.
"Il m'a menac¨¦ en me disant : "Vous avez int¨¦r¨ºt ¨¤
plaider a et a."
Apr¨¨s l'assassinat, en octobre 2012 de Me Antoine
Sollacaro, du barreau d'Ajaccio, celui de Me Ray-
monde Talbot, ¨¦gorg¨¦e dans son cabinet ¨¤ Mar-
seille, en novembre 2012, et face ¨¤ l'augmenta-
tion des pressions qu'ils subissent, Me Campana
encourage ses confr¨¨res ¨¤ porter plainte.
La plupart, pourtant, renoncent ¨¤ toute proc¨¦dure.
Comme cette jeune femme du barreau de Paris,
entran¨¦e dans un bois et viol¨¦e par des clients
m¨¦contents. (...)
J-Y Li¨¦nard : "Porter plainte ? Ce serait aggraver
notre cas, dit-il. a veut dire ouvrir son carnet de
client¨¨le ¨¤ des policiers qui vont lancer l'op¨¦ration
"Temp¨ºte du d¨¦sert" contre tous les voyous qu'on a
d¨¦fendus, mener des perquisitions chez eux, tomber
sur des sachets de came, des armes ou des voitures
vol¨¦es et emmener tout ce beau monde en prison sur
la base d'une plainte de leur avocat. Alors l¨¤, bonne
chance pour la suite !" (...)
Les avocats se mettent souvent eux-m¨ºmes en dan-
ger lorsqu'ils promettent des r¨¦sultats. Soit parce
qu'ils ont besoin de convaincre le client de les choi-
sir, soit parce qu'ils veulent simplement le r¨¦con-
forter. (...)
Me Landon : "Tout tient ¨¤ la distance que l'avocat
sait ¨¦tablir avec son client", confirme un p¨¦naliste
qui d¨¦fend depuis vingt-cinq ans des membres du
milieu marseillais.
Il faut aussi apprendre ¨¤ dire non. (...)
"Il y a quelques noms pour lesquels je ne suis plus
disponible", confie Eric Dupond-Moretti. Et puis,
raconte l'un de ses confr¨¨res, "il y a un moment
o¨´ vous en avez marre de lire des proc¨¨s-verbaux
d'¨¦coutes t¨¦l¨¦phoniques dans lesquels celui que
vous d¨¦fendez r¨¦p¨¨te chaque jour ¨¤ ses copains ou ¨¤
ses cousins : "Mets-lui la pression au baveux !" Sur-
tout quand la conversation est diffus¨¦e ¨¤ l'audience,
et que vous n'avez plus qu'¨¤ rentrer la t¨ºte dans les
¨¦paules pour ne pas voir le sourire du juge."
Le Figaro, Paule Gonzales, 26 et 27/9/2013
Align¨¦s
demanderjustice.com, un site de saisine des juri-
dictions en ligne, sera le premier ¨¤ passer en jus-
tice pour exercice ill¨¦gal du droit. Une affaire qui
ne devrait ¨ºtre qu'un d¨¦but puisque pas moins de
45 enqu¨ºtes ont ¨¦t¨¦ ouvertes depuis 2012. Ces "bra-
conniers du droit" sont en grande majorit¨¦ des sites
de conseil juridique et d'aide au justiciable. Les
enqu¨ºtes pr¨¦liminaires en cours, dirig¨¦es par la
section civile du parquet de Paris, sont confi¨¦es ¨¤
la Brigade de r¨¦pression de la d¨¦linquance contre
la personne (Brdp) de la police judiciaire pari-
sienne. (...) Ces sites, qui prolif¨¨rent, proposent
aux internantes non seulement des consultations
en ligne qui ne seront jamais gratuites, mais aussi
la prise en charge de la totalit¨¦ de la proc¨¦dure
(...). Certains sites proposent m¨ºme des forfaits
promettant de r¨¦pondre ¨¤ dix questions par mois.
D'autres recommandent l'envoi des pi¨¨ces des dos-
siers, le temps d'encaisser des honoraires et de dis-
paratre. "Quand ce n'est pas de l'escroquerie pure,
c'est de la perte d'argent pour les clients. Certains
voient ¨¦galement leurs chances de r¨¦soudre positi-
vement leur affaire s'¨¦teindre, car les d¨¦lais l¨¦gaux
sont d¨¦pass¨¦s", souligne-t-on au barreau de Paris.
Les victimes payent en ligne jusqu'¨¤ une centaine
d'euros avant m¨ºme d'avoir obtenu une r¨¦ponse
du site, qui sera souvent succincte quand elle ne
consistera pas ¨¤ recommander d'aller consulter un
avocat ! Car de l'autre ct¨¦ de l'¨¦cran, ce sont, en
fait, rarement des avocats qui r¨¦pondent.
Revue de presse
Revue de presse
La semaine de Jean-Jacques Ninon www.ninon-avocats.com
Fidor Dostoevski